Pour finir, tour d'horizon de la production d'Alan Moore.

Pour l'une des trois œuvres phares de Moore, V pour Vendetta, Les Gardiens et From hell, on donnerait sans mal sa collection complète d'Achille Talon, de Lucky Luke, de Tintin, de Gaston Lagaffe et d'Alix. C'est un fait et il suffit de toucher l'un de ces volumes, tous édités maintenant en France dans d'excellentes conditions, pour tomber accroc.

L'une des périodes les plus importantes et les plus agitées de la vie d'Alan Moore aura été marquée par la conquête de son indépendance artistique. Invité aux Etats Unis au début des années 80, il phagocyte plusieurs super héros plus ou moins connus pour le compte de la célèbre maison DC Comics. De cette époque, on retiendra évidemment la superbe relecture des Swamp Thing avec Steve Bissette et John Totleben, une variation de grande qualité sur Superman intitulée Superman : Bon Anniversaire (traduction Comics USA) ainsi qu'un album moins convaincant Batman : The Killing Joke avec Brian Bolland.

Parallèlement, Moore travaille pour une autre non moins mythique enseigne, la 2000 AD, pour laquelle il livre l'un de ses chefs d'œuvre, La Ballade de Halo Jones, l'odyssée d'une femme du futur prise au piège d'un conflit interplanétaire qui n'est pas sans rappeler le Vietnam. Superbe et mélancolique à souhait. Halo Jones est le premier héros féminin majeur de Moore et annonce par sa beauté les travaux des années 90 et 2000 sur l'émancipation de la femme, réservoir de fantasmes et de fantaisie qu'il opposera systématiquement au pouvoir... castrateur des hommes matérialistes. Halo Jones est une figure dont on pourra retrouver la trace dans la série Alias, chez Nikita ou dans Le Cinquième Elément. Parmi ces récits traditionnels, Moore s'amuse avec les standards sur MiracleMan, personnage baptisé initialement MarvelMan et qu'il dut renommer à l'issue d'un conflit de droits très violent avec la célèbre Marvel.

La période se conclut avec Les Gardiens qui fait figure pour les spécialistes de chef d'œuvre ultime de la BD de super- héros. Le graphic novel publié en 1986 et 1987 raconte le dernier combat d'une bande de super-héros manipulés par l'un d'entre eux (le mystérieux M., on ne trahit pas l'astuce) pour...dominer le monde. Les Gardiens est une bombe dans l'univers de la BD car il présente, pour la première fois, des super- héros en décadence et dont les pouvoirs sont détournés pour servir le Mal. Le suspense est insoutenable et l'intrigue tout simplement phénoménale. Le dessin de Dave Gibbons, plagiant les BD de l'immédiat après-guerre vaut lui aussi le détour. Moore invente la BD postmoderne.

Avec V pour Vendetta, en 1988-89, Moore choisit de s'intéresser de plus près à la réalité. Si la cible désignée est l'Angleterre de Thatcher, le scénariste propose une histoire de vengeance qui mêle anarchisme, cynisme politique, imagination des dégâts d'une politique ultraconservatrice et souffle épique. Le héros est un rescapé de camp de détention politique qui engage une croisade de libération nationale. Le récit est haletant. L'Angleterre est tenue par des milices fascistes et dirigée par un dictateur. La liberté d'expression a été abolie et le pays est quadrillé par des moyens de surveillance électronique, caméras, micros, qui ne sont pas sans rappeler notre société contemporaine. Le héros V porte haut la liberté dans son déguisement de Guy Fawkes et réussit à lui seul par son action exemplaire à faire chanceler la dictature. Le récit de Moore est tenu à la perfection, alternant les morceaux de bravoure, les scènes d'action et les moments intimistes. Le climax final est à couper le souffle avec déjà cette notion de relève et de continuité du souffle de vie qu'on retrouvera dans le reste de l'œuvre. La veine réaliste de Moore pourra être abordée également au travers d'œuvres plus difficiles à se procurer telle que A Small Killing, paru en 1993, avec Oscar Zarate.

From Hell ne se présente plus mais reste incontournable. C'est une plongée sans équivalent dans le Londres des années 1888. Direction l'East End. La première centaine de page donne toute la mesure du talent de Moore et met en évidence son attirance de plus en plus marquée pour l'ésotérisme. Moore propose une ballade originale dans le Londres de l'époque au travers d'une lecture architecturale des travaux de Hawksmoor. Cet univers qu'on retrouve, sans les images, chez le romancier et essayiste Ackroyd nous initie à la symbolique secrète de l'urbanisme. La version des meurtres de l'Eventreur retenue par Moore est évidemment contestable, mais s'il ne néglige aucune piste, mais s'avère beaucoup plus féconde que toutes les approches scientifiques ou rationalistes. Le volume de l'édition française est superbe et se relit sans fin. Glaçant. Terrible et truffé d'inspirations superbes. Comme seul exemple, l'illustration d'un dîner mondain où la bonne société évoque les crimes de l'éventreur. Autour d'une table dînent des lettrés en costume. En lieu et place du rôti et au sommet d'une sorte de soupière, Moore a l'idée géniale de dessiner le cadavre déchiqueté d'une prostituée. Le sujet de toutes les discussions et de tous les appétits. Impossible de passer moins de trente secondes sur chaque vignette. Le film avec Johnny Depp est moins réussi mais le DVD propose une comparaison scène à scène avec la BD qui n'est pas dénuée d'intérêt. Pour terminer, on en remettra une louche sur les dernières productions de Moore. L'excitant Lost Girls, l'horrible Supreme, les très réjouissants albums de chez Sémic (pas cher du tout en plus) qu'il s'agisse de Top Ten, divertissement un peu léger, Tom Strong, entre Jules Verne et Superman, Prométhéa enfin et surtout, qu'il faudra juger avec la fin en mains, mais dont les trois premiers volumes sont passionnants et à la hauteur des meilleures œuvres précédentes.

A venir : adaptation de V for Vendetta par Bryan Singer (X Men 1 et 2) et les frères Wachowski (Matrix), adaptation des Watchmen par David Hayter, scénariste des X Men. On notera qu'Alan Moore ne s'implique jamais dans la reprise au cinéma de ses livres. Ceci explique cela jusqu'ici.

Exposition Alan Moore, les dessins du magicien
Du 14 février au 4 avril 2004
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, fermé les lundis et jours fériés.
Palais des Beaux-Arts de Charleroi Place du Manège - B-6000 Charleroi - Belgique
Tel : +32 (0)71 86 22 74

Myosotis

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