La belle et Belge cité de Charleroi accueillait en 2004 une exposition assez inattendue dans une ville aussi attirante et touristique (sic) consacrée à l'un des pères fondateurs de la bande dessinée contemporaine : l'Anglais Alan Moore. L'occasion pour Fluctuat d'entamer un dossier complet de l'auteur.
Justement baptisée « Les dessins du magicien », l'exposition irréprochable et qu'on espère voir arriver en France avant la fin de l'année, retrace en une série de panneaux, d'animations et de scripts originaux, le parcours du plus célèbre et du plus influent des scénaristes de bande dessinée de ces vingt dernières années. S'il était possible de donner un équivalent à Alan Moore dans l'histoire de la BD, Moore se situerait assez près d'Hergé, et sûrement devant lui bien qu'il ne soit pas dessinateur, pour la révolution qu'il aura fait subir au genre depuis la publication des Watchmen (les Gardiens en français) en 1986 jusqu'à la série d'anticipation Promethea, éditée aujourd'hui chez Sémic.Retranché dans la sinistre banlieue de Northampton, presque aveugle de l'œil gauche et sourd de l'oreille droite (ne me demandez pas pourquoi, c'est de naissance), Alan Moore fait partie des idoles de l'underground bédéphile, tant pour la richesse et la sophistication de son travail que pour les mystères de son existence. Son œuvre a été largement primée (deux Prix du Meilleur Album étranger en 1989 et 1990 et Prix de la Critique en 2001 à Angoulême), adaptée au cinéma (From Hell avec Johnny Depp, La ligue des Gentlemen Extraordinaires avec Sean Connery) et discutée dans la presse généraliste, ce qui lui a permis d'assurer non seulement sa survie dans un milieu où l'argent va souvent à la canaille opportuniste et de se faire connaître auprès d'un public européen plus que frileux en la matière. A 51 ans, Alan Moore est plus actif et intéressant que jamais, présent sur tous les fronts en tant que scénariste démiurge d'une nouvelle collection (le graphic novel Promethea et les comics Tom Strong, Top Ten), magicien performer de cérémonies secrètes (dont le dessinateur Eddie Campbell a tiré l'ouvrage Snakes and Ladders), romancier (1er roman republié en Angleterre en 2004, Voice of Fire) et essayiste (The Mirror of Love, attendu pour 2004, est une anthologie illustrée et engagée de 2000 ans d'homosexualité). Difficile de faire plus complexe et prolifique pour un gars qui avait promis de se retirer du monde de la BD tout public pour ses cinquante printemps et n'a heureusement pas tout à fait tenu parole.
L'invention du graphic novel
La principale contribution de Moore à l'histoire de la BD restera toutefois, et même si l'histoire est toujours en marche, d'avoir inventé, à une époque où les éditeurs pariaient tous et sans exception sur le format court, ce qu'on a appelé quelques années plus tard, le graphic novel, à savoir une forme de roman dessiné de plusieurs centaines de pages, mélangeant habilement la précision et la justesse de la littérature et la créativité visuelle de la bande dessinée. Le travail de Moore, qui a commencé sa carrière comme dessinateur ET scénariste, avant de laisser tomber le premier, pour gagner du temps et produire plus, réussit avec un art sans équivalent à soutenir la comparaison avec ce qui se fait de meilleur en littérature et, dans son alliance avec des dessinateurs de premier plan, à faire oublier qu'on a inventé le cinéma.
Les planches originales présentées à Charleroi, qu'il s'agisse de dessins originaux ou surtout des indications "scéniques » du réalisateur, suffisent à peine à montrer le génie d'écrivain et de metteur en scène, qui agit au travers d'Alan Moore. Chaque page est pensée et visualisée avant même que le crayon ait été sorti de son étui et il n'est pas rare, ce qui ne se voit presque jamais en BD, qu'une seule case, qui peut très bien d'ailleurs ne comporter aucun mot ou bulle, soit accompagnée d'une description millimétrée et hallucinante de plusieurs pages manuscrites. Pour donner une comparaison plus parlante, disons qu'une page de Moore (soit une petite dizaine de cases) repose en moyenne sur vingt pages de didascalies ou d'indications créatives, lesquelles sont composées de telle sorte que le style du dessinateur qui les reçoit, les adapte et les discute ne soit jamais étouffé par le scénario. Ce qui surprend dans le style de Moore, c'est évidemment sa capacité à tenir une intrigue dans la longueur avec la même aisance et la même fluidité qu'un romancier, la transposition de techniques ou de formes narratives littéraires dans un univers codé (analyse psychologique, focalisation interne, flash back, cut up, confessions,...) mais également dans sa manière de reprendre des formes existantes pour les transcender.
Venu du comics le plus ordinaire, option « superhéros », Moore joue à partir de 1980 le rôle de sourcier, en réinitiant des veines et des genres, horreur, SF, humour, qui commençaient à s'essouffler sévèrement. Sa scénographie se déploie alors autour d'œuvres monumentales et aux ambitions démesurées dont les caractères communs sont une dramaturgie imparable, une densité littéraire incomparable, un goût prononcé pour l'Histoire qu'elle soit celle de la fin du XIXème (From Hell), du début du XXème (La ligue) ou contemporaine (Lire la suite)
[Illustrations : DR Alan Moore Fan Site]
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