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Trois ans après L'Anglaise et le Duc, Eric Rohmer signe une nouvelle "tragédie de l'Histoire" : histoire trouble d'amour et d'espionnage, aux prémisses de la Deuxième Guerre mondiale.
Qui est Fiodor ? Un agent triple ? C'est toute la question du film, qui le désigne par ce titre étrange. A la veine historique amorcée en 2001 avec L'Anglaise et le Duc, Rohmer semble ajouter le genre de l'espionnage ; Triple Agent s'inspire lui aussi d'un article de la revue Historia consacré à une affaire d'enlèvement (celui, jamais résolu, du chef des anciens combattants russes, en 1937) sur fond de négociations secrètes entre les Soviétiques, les nazis et les Français. Pourtant, Fiodor, cet espion venu du froid, n'a d'abord rien de spectaculaire ni de séducteur : cet agent peu secret - mais fort courtois- est un militaire « blanc » qui a fui les Soviets pour se réfugier à Paris, où il travaille officiellement à la ROVS (l'Union Générale Militaire Russe, qui attend l'heure de la revanche sur les bolcheviks). De son activité d'espion, on en verra finalement très peu : « Triple agent ne repose pas sur l'action mais sur la parole. C'est l'un de mes films où l'on parle le plus », prévient Rohmer. A bon entendeur...
Du coup, comme l'annonçait la première scène, l'histoire se concentre sur la relation du couple, et plus largement encore sur le ressenti d'Arsinoé, portée par le grand talent de Katerina Didaskalou. Grecque exilée en France par amour pour son mari, elle assume tranquillement (notamment auprès de ses voisins communistes) son statut de femme d'espion. Intéressée par la politique, elle pose cependant peu de questions : cette pudeur qui laisse à chacun son espace intérieur est la plus mûre des preuves d'amour... tant qu'Arsinoé n'a pas de doutes. Le doute que son mari lui mente ? Que les autres en sachent plus qu'elle, qui aime éperdument ? Le doute surtout d'aimer un Fiodor qui n'existe pas ailleurs que dans la réalité qu'elle a elle-même reconstruite à partir de ce qu'on lui en dit, et qu'elle représente dans ses tableaux figuratifs... Comme les personnages qu'Arsinoé répète à l'identique au gré des changements de décor, Fiodor voyage de Bruxelles à Berlin : pour les blancs, les rouges, les nazis ?
Rohmer, en proposant des hypothèses, ne tranche pas cette indécision de l'Histoire. Triple Agent interroge l'identité de Fiodor, mais surtout la confiance d'une femme intelligente : et balade son spectateur du casse-tête diplomatique à l'histoire d'amour qui finit mal. Le final est étourdissant : l'histoire s'accélère, la tragédie reprend ses droits. Les personnages « disparaissent » du film par une porte cachée ou dans un escalier vertigineux, et la fiction s'incline devant les bandes d'actualité de l'époque. Ces images d'archives, aussi rares que pertinentes, constituent des preuves de véracité au moment où le destin de Fiodor et Arsinoé s'emballe : rien de plus invraisemblable, en effet, que les arcanes de ces années-là, de la victoire du Front Populaire au coup de tonnerre du pacte germano-soviétique. Rohmer revisite l'Histoire : on écoute cette langue magnifique, ces images et ces mots, tout heureux qu'à la fin l'essentiel nous échappe.
Triple agent
Eric Rohmer / 1h55 / France - Italie - Espagne - Grèce -Russie / 2004
Un film écrit et mis en scène par Eric Rohmer
Avec : Katerina Didaskalou, Serge Renko, Cyrielle Clair, Emmanuel Salinger, Amanda Langlet...
Sortie le 17 mars 2004
[illustrations : © Rezo Films]