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Année 1992

Smile, Brian Wilson à l'Olympia (2004)

Smile est partout et Smile est nulle part. Compte rendu du concert de Brian Wilson.

C'est donc cette pièce d'histoire qui s'est jouée à l'Olympia il y a quelques jours. Brian Wilson est un vieil homme de plus de soixante ans. Il porte un survêtement noir et une chemise longue. Il marche timidement pour s'asseoir sur son siège, planté au milieu d'une scène orchestre, autour de laquelle s'organisent une vingtaine de musiciens, un ensemble de cordes venues de Stockholm, un guitariste funk, des cuivres, une choriste, des batteurs, percussionnistes, des claviers. Wilson se tient devant une console qui pilote le tout, comme un chef d'orchestre. Il chante d'une voix fatiguée, qui s'étouffe sur les aigus, tousse en plein milieu de God Only Knows, puis s'envole à la manière d'un Mike Love pour se poster fièrement devant sa batterie d'instruments.

La tournée Smile s'organise autour d'un rituel inauguré à Londres. Wilson démarre en formation serrée autour d'une reprise de standards des Beach Boys, histoire de s'échauffer. Le groupe enchaîne de façon splendide des morceaux anciens ou plus récents, légers ou plus tristes, Good Timin', Sloop John B, Wouldn't It Be Nice, un Pet Sounds sublime, California Girls, Dance, Dance, Dance, Sail On Sailor, In My Room, God Only Knows, comme dans un rêve ou presque. Le son est parfait, chemine sur un sentier large comme un ruban de jeune mariée entre le baroquisme et le ridicule mais toujours juste et simplement enchanteur. A tout moment, on se met à penser que tout pourrait basculer dans le sordide, le trop de tout. Mais les solos de guitare s'arrêtent toujours au bon moment. Les trompettes savent se taire avant qu'on puisse leur reprocher quoi que ce soit. Les voix se posent là où on les attend, jamais ailleurs.

Entracte. 20 minutes en coulisse pour faire monter le suspense. Wilson revient. Un soleil design apparaît sur le fond de la scène, puis descend du ciel le logo Smile. C'est parti pour une cinquantaine de minutes de magie. Les spectateurs sont circonspects. On sent les questions qui flottent dans l'air : tout ça pour ça ? qu'est-ce que c'est que ce truc ? Et si on nous avait raconté des bobards ? c'est du Divine Comedy non ? Smile est là, développe ses airs de mini-symphonie d'une façon déconcertante. La plupart des spectateurs suivent assez mal l'enchaînement des titres. Normal, il n'y en a pas vraiment. Smile est un road music total. Van Dyke et Wilson ont voulu raconter une traversée des USA en bicyclette. Le narrateur traverse une ferme, annoncé par un chœur antique (Our Prayer), des villes, des plages. On croise des cowboys, des luttes de l'Ouest (Heroes and Villains, superbe, en cinq ou six segments), des peintres, des granges (Barnyard), des fermiers, des surfeurs (Surf's Up). Toute l'Amérique des années 60 est ici, devant nous, subtilement arrangée dans un entrelacs de sons, de couches, de nappes, qui tomberont, on le sait, à un moment ou un autre sur un final en apothéose : le mythique Mrs O'Leary's Cow, un truc bizarre avec des casques de pompiers qui convaincra les Beach Boys que Wilson était fou (il les obligera à l'enregistrer avec des casques en alu sur la tête !), et Good Vibrations évidemment. Wilson introduit des séquences hawaïennes, des chants guerriers, des sirènes de pompiers, des sons urbains, des flûtes, des bruits de légumes, le son des vagues, des souffles difficilement identifiables.

Les musiciens, emmenés par le secrétaire de tournée Darian Sahanaja, l'un des initiateurs du retour de Brian Wilson, savent où ils nous emmènent. Ils prennent d'autant plus de plaisir que le concert parisien est le dernier de la tournée. La salle est consternée. Beaucoup sont déçus et ne voient là-dedans qu'une sorte de tambouille en forme de pièce montée, un long jam indigeste. D'autres choisissent d'écouter en fermant les yeux et s'empiffrent d'une Histoire qu'ils n'ont pas connue. Smile est léger, mélancolique, sombre parfois, presque monstrueux dans sa tentative de tout dire, de tout donner à entendre. L'harmonie est subtile. L'ensemble précaire, complexe comme un puzzle dont on s'étonne à l'écoute que l'assemblage des morceaux se changent en un motif unique. Les plus attentifs comprennent où Wilson s'est perdu, comment il s'est perdu.

Smile 2004 n'est qu'une lecture possible d'une multitude de chemins sonores. Une piste dans un labyrinthe dont on ignore si elle chemine vers le centre ou la sortie. On se doute que Wilson aurait pu faire une autre sélection, qu'il aurait pu comme Pénélope reprendre le canevas pour trente autres années et obtenir quelque chose d'identique ou de différent, en déplaçant quelques lignes, en inversant l'ordre des séquences ou des composantes. Les coutures apparaissent parfois, lorsque les musiciens marquent une pause pour profiter de la liesse, mais on ne les voit pas autrement. Wilson regarde la foule et semble satisfait, comme si pour la première fois depuis trente sept ans, il entendait enfin quelque chose qui ressemble aux bruits dans sa tête. La salle s'éteint, Brian Wilson quitte la scène le premier, groggy ou béat, suivi par sa bande. Smile s'efface comme il était venu, nous laissant KO debout, la tête dans les étoiles et avec vingt ans de moins.

CLAP.CLAP.

Retour sur scène. Pour s'excuser de leur audace, les musiciens reviennent pour conclure le concert. Présentations à rallonge. Rappel composé de hits des années surf. Presque un medley à ce stade comme la Compagnie Créole. Une vraie catastrophe, débile, presque humiliante après ce qu'on a entendu avant. Mais le public est content et se lève pour secouer les mains, les cerveaux et les seins. On se rappelle qu'il ne s'agit que d'un concert de pop music. Que la pop n'a jamais été autre chose que ça : un moyen de secouer sa joie en rythme, d'agiter sa peine sur la place publique. Help Me Rhonda. Surfin USA. Fun Fun Fun. Dégoulinent. Les cuivres qui s'étaient tenus pendant toute la durée de Smile se relâchent. Le Jimmy Hendrix de circonstance tricote quelques accords de trop et la fin laisse à désirer. Wilson a du mal à chanter ces vieux trucs. Les choristes le suppléent. Il sourit parfois, avec la même expression sur le visage que ces types qui souffrent d'Alzheimer, dédie un Love And Mercy délicat aux victimes de Madrid, puis s'efface définitivement, en baissant la tête, comme un vieux bonhomme qui se retire pour dormir avant la deuxième partie de soirée. La salle est rallumée. Les plus chanceux ont réussi à garder entre les oreilles quelques bribes du Sourire, quelques accords qui rendent heureux, quelques séquences californiennes. Ils respirent amplement. Ils se souviennent que l'un des titres de travail de Smile était Dumb Angel. C'était donc ça. Dumb Angel.

Aujourd'hui Smile s'appelle Sophtware Slump, OK Computer ou Soft Bulletin. Smile est partout et Smile est nulle part. Smile est comme l'a écrit Salman Rushdie après le concert de Londres « la source de toute la musique moderne. Le lac où tout musicien vient pêcher des morceaux. L'album qui n'existe pas et dans lequel une ou deux fois chaque décennie, quelques personnes chanceuses réussissent à tremper la moitié d'une oreille. »

SET LIST SMILE 2004 1. Our Prayer
2. Heroes and Villains
3. Do You Like Worms
4. Barnyard
5. The Old Master Painter
6. Cabinessence
7. Wonderful
8. Child is Father of the Man
9. Surf's Up
10. I'm In a Great Shape
11. Workshop
12. Vegetables
13. Holiday
14. Wind Chimes
15. Mrs O'Leary's Cow
16. I Love You Da Da
17. Good Vibrations

Brian Wilson a confirmé à Paris qu'un nouvel album était prévu avant la fin de l'année 2004. Il n'est pas impossible qu'un CD live et un DVD d'une des soirées londoniennes sorte également avant la fin de l'année.


- L'article de présentation de Smile : Petit cours d'histoire
- le site officiel de Brian Wilson
- Brian Wilson's fans, truffé de photos, de vidéos...
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Myosotis - 02 septembre 2008

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