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Le théâtre entre mythes et histoire : une lecture historique du contemporain

Le Théâtre dans la Vieille Europe


Le théâtre entre mythes et histoire : une lecture historique du contemporain


Compte-rendu de la table ronde du 12 mars 2004 organisé à la mc 93 Bobigny. Avec Pierre Vidal-Naquet, Laurent Gaudé, Frank Castorf, Johan Simons.

Dans le cadre du festival Le Standard idéal sont organisées deux tables rondes qui invitent à réfléchir aux rapports entre le théâtre et l'Histoire. L'Histoire, à entendre ici comme le cours des événements historiques collectifs qui constitue nos sociétés, est-elle la grande absente du théâtre contemporain ?

La programmation du Standard idéal fait une place très large à des théâtres engagés, qui revendiquent un questionnement exigeant avec la société et l'histoire contemporaine. Ce n'est pas sans raison que le festival regarde prioritairement vers l'Est (Franck Castorf, Arpad Schilling, Christoph Marthaler), mais aussi vers l'Espagne (Josep Galindo), comme l'écrit Patrick Sommier, directeur de la MC93 dans sa présentation : « De Berlin à la Mittleuropa, ballottée entre un passé inachevé et des lendemains qui déchantent au souvenir de la guerre d'Espagne racontée par l'homme de 1984 de George Orwell, le standard idéal rassemblera des artistes qui tentent, chacun à leur manière, d'exprimer (plus que d'interpréter) l'histoire dont nous sommes tous les acteurs. »

Ces expériences font-elles figure d'exception par rapport à la scène française ? Avons-nous relayé « l'Histoire hors de la scène », selon l'expression de Barbara Engelhardt ? C'est l'impression de Patrick Sommier : le théâtre semble se cantonner, de plus en plus complaisamment, au seul fait divers, sur fond d'un renoncement à embrasser « toutes perspectives larges » ou « toute vision globale » (selon Barbara Engelhardt dont on peut lire la présentation aux tables rondes Le théâtre entre Histoire et histoires sur le site du Standard idéal). L'Histoire a-t-elle fini par se dissoudre dans le flux télévisuel ? Que peut alors le théâtre ?

Patrick Sommier pose la question suivante, qui sera le fil conducteur de cette table ronde intitulée "une lecture historique du contemporain" : « la fonction du théâtre n'est-elle pas d'être un miroir de l'Histoire que nous traversons collectivement ? Ne convient-il pas de demander au théâtre, sur le mode d'une exigence fondamentale, de témoigner de l'Histoire, mieux que du seul fait divers ? » Questionnement d'autant plus essentiel que nous semblons perdre le lien à une quelconque Histoire : « Sommes-nous devenus une époque, mais aussi des individus, sans Histoire et sans mythes ? »

Tragédie, démocratie et histoire dans le théâtre grec selon Pierre Vidal-Naquet
Parce que le questionnement débute toujours par une remontée aux sources, selon une méthode généalogique consacrée, on s'interrogera d'abord sur le théâtre grec avec Pierre Vidal-Naquet, grand spécialiste de la Grèce antique, impliqué activement dans les débats politiques contemporains les plus sensibles, l'Algérie notamment, comme en témoignent ses publications (L'affaire Audin, La Torture dans la République mais aussi L'impossible antisémitisme ).

« A travers la tragédie, les Grecs faisaient-ils une lecture de leur propre Histoire ? Ou n'y avait-il place que pour le passé mythique ? »

Pierre Vidal-Naquet commence par rappeler que les Grecs ont inventé la tragédie, la démocratie et l'histoire. En quelle mesure ces trois éléments peuvent-ils être rapprochés ? Il existe bien un rapport entre théâtre et histoire mais il est limité et complexe. La cité grecque se constitue pour tous les citoyens, elle se constitue pour un ensemble qui, au théâtre, prend à bras le corps le passé mythique (Homère, mais aussi d'autres épopées) et le rend tragique. Le théâtre grec peut-il représenter la vraie Histoire ? Le théâtre tragique ne représente jamais l'actualité politique, ni même l'Histoire plus ou moins récente. Il y a toujours une prise de distance du mythe par rapport à l'actualité, d'autant plus accentuée que les comédiens/personnages ne s'adressent jamais directement aux spectateurs dans la tragédie, ne les prennent jamais à partie. Par exemple, Phrynikhos représenta dans une de ses tragédies l'épisode réel de la prise de Milet : il provoqua un émoi sans précédent à Athènes jusqu'à faire pleurer le théâtre tout entier ! Phrynikhos du s'acquitter d'une amende de mille drachmes et sa pièce fut interdite. Après cela, comme le dit Nicole Loraux dans Les Mères en Deuil, « aucun tragique ne présenta plus aux Athéniens l'image sans médiation d'une actualité perturbante ».

L'Histoire est donc mise au loin, écartée. Il n'existe qu'une seule et unique exception dans tout le corpus tragique grec : Les Perses d'Eschyle. Les Grecs ne représentent pas plus directement dans la tragédie leur vie politique. Si les institutions politiques sont représentées (l'Assemblée, le Conseil), c'est toujours de manière éclatée, fragmentaire. D'où le titre d'un ouvrage de Vidal-Naquet, Le Miroir brisé, où il montre justement que la représentation tragique comme miroir de la société (politique, historique) est toujours brisée, contrairement à la comédie qui compare la cité à une vaste cuisine et ne se prive pas d'allusions ironiques et comiques à la vie contemporaine athénienne.

Mythes et Histoire selon Laurent Gaudé
Laurent Gaudé est un écrivain de théâtre qui trouve ses sources d'inspiration dans les mythes, comme l'attestent plusieurs de ses textes, dont Onysos le furieux, Médée Kali (lire la chronique de fluctuat)… Mais également dans l'Histoire, comme le montre la pièce en ce moment représentée au théâtre des Amandiers, Les Sacrifiés, qui met ne scène trois générations de femmes algériennes.

Mythes et Histoire sont pour Laurent Gaudé deux territoires différents qu'il n'explore pas et n'utilise pas de la même manière dans son travail d'écriture. Il revendique une utilisation fragmentée, libre de toute exigence historique ou philologique, du matériau mythique. Mais pourquoi y recourir aujourd'hui ? Car ce matériau constitue un champ de forces incroyables, juxtapose des sentiments et des actes excessifs et ambigus (cruauté, compassion, beauté, laideur). Médée est tour à tour mère et tueuse d'enfants. Les mythes sont un espace de liberté où se déploie l'énergie des contraires et des ambiguïtés fondamentales. Toutes nos inhibitions modernes qui figent les identités et réifient les frontières (masculin/féminin, bien/mal, etc) ne peuvent qu'être bousculées par les troubles que révèlent les mythes. Ils nous plongent dans la pâte humaine, et nous imposent de nous interroger sur nos propres constructions sociales, politiques, historiques.

L'Histoire, par contre, oblige à une responsabilité beaucoup plus grande, celle de la vérité face aux faits. Les Sacrifiés met en scène l'histoire de l'Algérie de 1962 à nos jours. Le travail d'écriture est alors spécifique car la parole théâtrale est adressée à un public, elle comporte donc d'emblée, de par cette adresse, une dimension politique. Le travail de l'écrivain ne consiste pas pour autant à établir une chronique historique, mais plutôt à trouver un équilibre entre la plongée historique (dont il faut s'imprégner puis se défaire) et la construction d'un objet théâtral. Le problème de la construction d'une fiction est d'autant plus difficile en ce qui concerne l'Algérie que les sources historiographiques sont énormes. Mais le travail d'écriture, surtout quant il s'agit de la grande Histoire, est aussi un travail sur la langue que la fabrique théâtrale vient ensuite mettre en scène.

Frank Castorf, avec humour et ironie
Le directeur de la Volkbühne, Frank Castorf, ouvre la festival Standart Idéal avec son spectacle Forever Young, tiré d'un texte de Tennessee Williams, qui s'interroge sur les valeurs de l'Amérique, sa décadence, sa violence latente. Castorf développe pour cette table ronde, avec humour et ironie, avec des obscurités parfois, son analyse du théâtre dans son rapport à l'Histoire.

Pour Castorf, le théâtre se marginalise car il ne regarde plus le monde. Et exactement dans le même temps, tout, dans notre société, devient théâtre et esthétisme. « Les hommes, notamment politiques, se mettent en scène jusqu'à atteindre les meilleures performances du théâtre amateur (Bush/Schröder) ! Tout, dans notre monde, devient théâtre, politique, sexe. Et au moment où le sexe se fait pornographie, le théâtre devient obsolète. L'Histoire, également, se dissout. Néanmoins, comme le dit Heiner Muller, le mouvement continue même si la fin est explosée. » L'Histoire n'est pas finie mais les catégories en jeu ne sont plus les mêmes. Autrement dit « Nous ne sommes plus les familiers de l'Histoire. »
(…) « Qu'est-ce qu'un mythe ? C'est une possibilité dans une époque pré-scientifique de pouvoir dominer le monde. Le mythe est un processus volontariste, spéculatif pour recruter de la force. Les Aztèques par exemple sacrifiaient le sang de leurs ennemis pour que les dieux leur donnent la force de survivre. L'espace du sacrifice était un espace non-économique, fondamentalement improductif, un espace réservé, sacré. Les Espagnols ont utilisé les Incas comme esclaves pour créer des richesses. L'ère scientifique, qui est la nôtre, a mis le mythe au rencard. » Et pourtant, une nouvelle mythologie se met en place : « le Capital, comme réalité fictive, spéculative, non tangible, ne peut se figurer que dans une forme mythique, une nouvelle Divinité, objet de tous les fantasmes. Marx disait qu'il est possible de reconnaître le monde, et que le reconnaître, c'est le dominer. Peut-on accepter aujourd'hui une telle assertion ? »

Selon Castrof encore, toute histoire théâtrale affirme que l'on peut reconnaître et dominer le monde. Mais cela se fait toujours unilatéralement. Il est nécessaire et urgent de trouver dans le théâtre de nouveaux mythes. « Le monde ne peut plus être dominé globalement, c'est un fait dont il faut tenir compte. »
L'histoire ne restant jamais ce qu'elle est, demeurant toujours en mouvement dialectique, il y a néanmoins obligation de changer notre monde. « Il faut donc aussi penser avec notre XXème siècle, ses révolutions, ses utopies de société égalitaire et ses millions de morts. Ceci dit, quand on fait du théâtre, il faut avoir de la colère et de la fureur. Il y a obligation de cracher dans la soupe de ceux qui ont le pouvoir. » Or, cela peut se traduire par des choix esthétiques.

Le théâtre associe des champs de réalité hétérogènes et il doit continuer à le faire. « Il faut mettre en scène les fantômes du passé mais aussi ceux qui se profilent devant nous. Avec Forever Young, il s'agit de rappeler que la richesse de l'Amérique est fondée sur l'esclavage, la traite des Noirs, que des millions d'hommes, dont la vie a été détruite, ont été importés comme du bétail. Il n'y a jamais eu de compensation. La société démocratique, conservatrice, que nous pensons être la seule possible, a été construite sur la terreur. Quelque chose cloche dans notre propre Histoire occidentale, qui a à trait à ce fond originel de guerres, de sang, d'assujettissement, de carnages, sur lequel se sont construites nos richesses, nos valeurs, nos démocraties. »

La ZT Hollandia de Johan Simons investie la dimension humaine et morale du théâtre
Johan Simons, quant à lui, relate sa tentative de faire des spectacles pour un public qui ne va pas au théâtre habituellement. Sa troupe ZT Hollandia a donc investi des endroits singuliers, non-théâtraux, pour y monter des spectacles. Ce n'est donc pas à Amsterdam qu'ils montaient leurs spectacles mais dans le nord du pays, où ils investissaient, dès 1985, des usines, des églises, des fermes. La volonté explicite de Hollandia est de prendre à charge les bouleversements sociaux mais aussi humains qu'ils occasionnent et de s'attaquer, au théâtre, aux questions controversées de la société. On trouve une excellente présentation de la troupe ZT Hollandia sur leur site, consultable en anglais, à l'adresse suivante www.zuidelijktoneelhollandia.nl.

Dans son travail actuel sur le texte de Michel Houellebecq, Les Particules Elémentaires, Johan Simons cherche à dépasser les interprétations cyniques et désenchantées. C'est la dimension morale qui l'interpelle et qu'il veut faire partager. Le spectacle sera créé au Schauspielhaus de Zurich en juin 2004.

Anne Morvan

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- Le programme complet et les chroniques de la rédaction Scènes sur le site Le standard idéal (un site réalisé par l'agence Hybride et co-édité par Fluctuat et la mc93 bobigny)
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