« Il a eu une énorme influence sur chacune de nos vies » - Damon Albarn (leader de Blur). L'imbécile livret qui accompagne cette anthologie en 5 CD (bien remplis) de Scott Walker fait la part belle aux déclarations élégiaques, panégyriques et sentences définitives célébrant le génie d'un auteur dont les ventes, depuis la fin des années 70, sont inversement proportionnelles à la renommée et à la réputation critiques.

Un exercice en vogue chez les amateurs de pop rock anglo-saxonne est de parvenir à citer les rares groupes qui n'ont pas ajouté leur bon mot à ce concert de louanges. A côté d'Albarn, dans le livret en forme de tableau d'honneur, on citera juste et négligemment pour donner une idée du phénomène les quelques noms qui suivent : Brett Anderson (Suede), Bono (U2), Jarvis Cocker (Pulp), David Bowie, Peter Buck (REM), Julian Cope, Ute Lemper, Thom Yorke (Radiohead). On pourrait dire pour résumer que Scott Walker est aujourd'hui pour la musique pop rock (indépendante et mainstream) une référence aussi puissante que Sinatra il y a encore dix ans. L'idée de lui consacrer un coffret digne de ce nom était évoquée depuis plus de six ou sept ans. Le résultat nous arrive aujourd'hui dans un packaging discutable (enveloppe pâlotte, peu de raretés, textes inexistants) mais au contenu musical irréprochable.

In 5 Easy Pieces, compilation qui ne se veut nullement exhaustive mais regroupe près de 100 chansons, choisit un biais assez original pour ce type de travail qui est l'approche thématique. L'œuvre de Scott Engel Walker, le plus européen des chanteurs américains, est présentée, en dehors de tout souci chronologique, autour des cinq grands axes suivants : chansons réalistes / domestiques sur le CD1 (bedsits dramas/ kitchen sink), chansons d'amour, de femmes et de ruptures (CD2), un Américain en Europe (CD3), chansons sinistres (this is how you disappear - CD4) et chansons d'accompagnement (music from and for films CD5).
Cette approche permet à la fois de disséquer plutôt précisément un travail extraordinaire étalé entre les titres des Walker Brothers en 1965-66 et le sublime Tilt, dernier album daté de 1995, et de découvrir, pour ceux qui ne connaissent pas, un travail singulier et unique dans l'histoire de la musique moderne.

Chronologie
Scott Walker a débuté sa carrière dans une sorte de boys band californien composé de trois faux frères chanteurs et crooners à la petite semaine. Les Walker Brothers ont connu un succès énorme entre 1965 et 1966 avec des titres variétés qui sont de véritables joyaux de poésie et de mélancolie. Scott Walker s'impose comme leur leader vocal avant de composer ses premiers titres. De cette époque, on retiendra quelques morceaux aux orchestrations fantastiques tels que Where's the Girl, Just Say Goodbye (à faire passer Presley Romantique pour Claude François), Genevieve (l'une des plus belles chansons d'amour jamais écrite) ou encore le hit I Dont Want to Hear It Anymore, composé par Randy Newman. Scott enchaîne ensuite dans la presque clandestinité une série d'albums cultes baptisés sobrement Scott 1, 2, 3 et 4, montés à partir de compositions personnelles et de reprises. C'est sur cette série que le compositeur, arrangeur, vocaliste prend toute sa dimension.

Scott Walker marque des générations de chanteurs anglais en insérant presque systématiquement une ou deux chansons de Brel, dont il sera le principal passeur en langue anglaise et qui sont ici reprises sur le CD3. Ses interprétations de Mathilde, de Next (Au suivant), de Jackie ou de If You Go Away (Ne me quitte pas) fournissent des relectures sidérantes d'un Brel nettoyé de son côté pompier et à vif. Walker s'impose également en tant que compositeur avec des merveilles de poésie pop jamais égalées telles que Plastic Palace People, When Joanna Loved Me ou Always Coming Back to You. Son style est romantique, sans âge et d'une sobriété absolue. Son look inchangé en trente ans (noir et noir dandy sur cheveux blonds en raie sur le côté), son élégance et son allure en font une figure quasi mythologique du panthéon indépendant. La période 67-69 est particulièrement féconde, marquée par un mélange d'interprétations romantiques de haute volée (Montague Terrace In Blue, Such A Small Love) et de compositions déjà plus aventureuses pour l'époque telles que The Seventh Seal (5 minutes géniales en hommage au film de Bergman), The Plague ou Hero of The War.

Plombé par le désastre commercial de la série des Scott, Walker disparaît ensuite pour un paquet d'années et devient une légende souterraine du rock, réapparaissant plus ou moins régulièrement pour livrer des chefs d'œuvre de plus en plus incompris et intrigants. L'album 'Til the Band Comes In en 1970 marque un saut qualitatif décisif pour la production. Walker y réussit habilement le mariage de techniques modernes telles que le sample (le robinet qui goutte du Prologue est une référence aussi célèbre que les aboiements de Pet Sounds) et l'orchestration traditionnelle. Sur Time Operator, Scott Walker offre une pure merveille en chantant le quotidien d'un type abandonné dans un appartement sans eau, ni électricité et dont le seul plaisir est de téléphoner à l'horloge parlante. Ce morceau synthétise à lui seul la magie d'un chanteur à l'image de looser magnifique qui oscille sans cesse alors entre le désespoir ultime et le lyrisme combatif. Les Walker Brothers se reforment en 1976 pour livrer un album noir et puissant porté par son titre éponyme Lines et un passionnant et déroutant Nite Flights en 1978, présenté principalement sur le disque 4. Climate of Hunter, en 1983, vient brouiller les pistes avec une sorte de blues décharné qu'on est en droit de trouver un peu foireux. Si des titres comme Rawhide ou Blanket Roll Blues sont dispensables, l'album avec des titres comme SleepWalkers Woman ou Track 5 (It's A Starving) reste une curiosité dans le paysage de l'époque qui mérite le détour. Cet album annonce, d'une certaine manière, le choc musical qui arrivera plus de 12 ans plus tard avec TILT. (Lire la suite)

Myosotis

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