Pendant plus de trois semaines l'été dernier, Thierry de Peretti et ses comédiens ont répété cette nouvelle traduction de Richard II en Haute Corse, « au milieu de rien », dans un champ la nuit, à l'ombre de quelques ruines le jour.

Il n'est pas vain de connaître les dessous de fabrication du spectacle tant le plateau du Théâtre de la Ville résonne de la brutalité, de la rudesse, et de la beauté des paysages naturels les plus sauvages. Une scène dépouillée, presque vide, à l'exception d'un amas de terre rectangulaire, surélevé qui occupe tout le centre de l'espace. Ce sera le lieu de tous les affrontements, déchirements, et abdication, tandis que les complots, les trahisons et parjures se fomenteront sur les marges. Ce dépouillement extrême, doublé d'une lumière blanche et implacable, révèle l'intrigue dans toute sa clarté et son évidence brutale. Ce qui n'est pas la moindre des qualités de cette nouvelle mise en scène de Richard II, tragédie historique complexe où se trament maints rebondissements.

Tout va, et ne peut qu'aller, à l'essentiel, à savoir l'affrontement entre deux hommes pour le pouvoir, le roi Richard et son cousin Henry Bullingbrooke, futur Henry IV. Deux hommes de chair et de sentiments en prise, l'un après l'autre, à l'ivresse du pouvoir, sa démesure, mais aussi et, irréductiblement, sa sacralité, sa dimension divine : le pouvoir du Roi vient de Dieu. Comment ce pouvoir pourrait-il alors vaciller, ou pire être contesté ? Mais quand il se fait injuste, comment pourrait-il ne pas l'être ? Les tragédies historiques de Shakespeare, mais d'abord et avant tout Richard II, comme l'a montré magistralement Ernst Kantorowicz, se logent dans cet interstice paradoxal, dans cette tension de l'incarnation où l'homme-Roi, figure impossible, ne peut que s'étourdir et faillir, accouchant par là même de sa perte et de sa mort, et où le Roi, comme fonction, comme corps politique, ne peut que perdurer mais irrémédiablement ébranlé.

Cette tragédie est d'abord celle d'êtres humains qui, avant d'être Roi, rivaux, ou ennemis, sont des enfants, des cousins, Richard, Henry, Aumerle qui partagent les mêmes jeux. Et tout commence par l'arrachement de Richard à ce monde de l'enfance, soudainement projeté Roi. Trouvaille magnifique de Thierry de Peretti que de montrer, en quelques minutes, un Richard, humain, trop humain, c'est-à-dire enfant.

On retrouve les mêmes cousins, quelques années plus tard, de jeunes hommes de pouvoir. Henry accuse Mowbray d'avoir assassiné son oncle, le duc de Gloster, et de comploter contre le Roi Richard.
Pour sauver leur l'honneur, les deux hommes se battront en duel. Où l'on voit alors un Henry perdant toute sa splendeur, tétanisé d'angoisse, vomissant littéralement de peur à l'idée de mourir. Richard, de sa grandeur royale, met un terme au duel. Et exile les deux hommes. Sinistre erreur, Henri Bullingbrooke n'aura de cesse de réunir depuis son exil les opposants au Roi pour revenir conquérir le pouvoir d'Angleterre.

Toute la pièce nous raconte le destin de ces deux trajectoires symétriques mais diamétralement opposées. Richard Roi et sa décadence, Henry et son ascension vers le pouvoir. C'est l'histoire d'une trahison. C'est la déchéance d'un homme, d'un Roi.

De Peretti, qui met en scène et joue le rôle-titre, campe admirablement le destin de ce personnage, tiraillé entre la sacralité de son titre et l'humiliation de sa progressive abdication. C'est qu'il n'est plus possible d'incarner innocemment "le Roi" alors que s'expose de plus en plus radicalement la fragilité, la vulnérabilité, et la souffrance d'un homme pitoyable, qui ne veut rien perdre de son pouvoir et est en même temps spectateur impuissant de sa propre perte. Et c'est la couronne royale elle-même qui vacille quand affleure la bien faible nature humaine sous la figure du roi.

Une scène particulièrement réussie est emblématique de ce "double corps du Roi". Richard, pressé par la rebellion de Henry Bullingbrooke, se réfugie dans le château de Flint. Northumberland exige que Richard descende dans la cours inférieure pour parlementer avec Henry. Richard se présente alors face à ses ennemis, qui le reconnaissent, malgré tout, encore comme roi, et monte sur un escabeau, pâle simulacre de trône, une couronne dorée chancelante sur la tête. Les effets les plus paradoxaux sont incarnés en quelques secondes inoubliables : c'est un roi déchu, ce n'est plus qu'une apparence royale qui possède cependant encore de l'efficacité puisque ses ennemis s'agenouillent. Un subtil jeu de lumière fait miroiter la couronne de mille feux. Mais exactement dans le même temps, cet homme manque de tomber de cet escabeau branlant, débite son monologue en équilibre instable et expose ainsi toute sa vulnérabilité. Où ce n'est pas tant le sens du monologue qui importe mais cette posture paradoxale, cet assemblage absolument inouï entre la grandeur déjà perdue de la tradition royale et le déséquilibre palpable et troublant d'un homme mal perché sur un escabeau. Où l'on se dit que seul le théâtre peut incarner des moments d'une telle intensité. Et c'est bien là la grande force de la mise en scène de Thierry de Peretti et de tous ses comédiens : un engagement physique total à couper le souffle.

La Vie et la Mort du roi Richard II
Traduction originale André Markowicz, Les Solitaires Intempestifs.
Mise en scène : Thierry de Peretti
Avec : Thierry de Peretti, Alban Guillon, Marina Hands, Eric Peuvrel, Benjamin Baroche, Céline Milliat-Baumgartner, Léna Breban, Nadine Darmon, Johann Leysen, Albert Delpy, Olivier Parisis, Jean-Christophe Pagnac, Thomas Roux, Christophe Veillon, Ludovic Virot, Giuliano Errante, Sylvain Jacques.

Au Théâtre de la Ville, du 9 au 31 janvier 2004
2 place du Châtelet, Paris 4. Tél : 01 42 74 22 77.

Puis en tournée au Centre dramatique national de Lille (6-19 février), à la Scène nationale de Béziers (Hérault, 28 février) et au Carré Saint-Vincent d'Orléans (14-16 avril).

Anne Morvan




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