"Nous avons opté pour un espace qui mette d'emblée les corps en mouvement - et ce, en s'inspirant de l'idée que les deux personnages de "Quartett" étaient en permanence sous surveillance." Entretien avec Célie Pauthe, metteur en scène, à propos de "Quartett" de Heiner Müller.

Fluctuat : Comment s'est passée ta rencontre avec Quartett ?
Au début, l'idée de monter Quartett est née du concours organisé par le Conservatoire pour former l'unité nomade. Les candidats devaient présenter deux spectacles, l'un sur un texte imposé, l'autre libre. Je suis tombée un peu par hasard sur le texte de Müller, je ne connaissais pas Quartett mais je savais que je voulais travailler avec Pierre Baux et Violaine Schwatz. Violaine, Pierre et moi avions déjà monté Comment une figue de parole et pourquoi de Francis Ponge. Violaine jouait, Pierre et moi avons mis en scène. La lecture de Quartett nous a procuré comme un vertige et c'est comme cela que les choses se sont faites.
En adaptant Comment une figue de parole et pourquoi, où Ponge rassemble des fragments d'un art poétique en fabrication, nous avons élaboré une méthode de travail faite de recherches et de remaniements successifs. Ainsi, sur Quartett, nous avons d'abord travaillé sur deux fragments pendant l'été qui a précédé le concours de l'unité nomade, puis nous avons monté le texte entier au TNT à Toulouse, la saison passée. Aujourd'hui, cette reprise au Théâtre de la Cité Universitaire s'inscrit dans une démarche : c'est une nouvelle étape d'un processus toujours mouvant. Pour le situer par rapport au mouvement des intermittents, par exemple, nous revendiquons le droit à nous ménager des espaces de recherche, nous affirmons la nécessité de se libérer de modes de production traditionnels.

Tu n'as pas éprouvé le besoin d'élaborer une nouvelle version de Quartett (avec Violaine par exemple qui avait co-traduit avec François Rey Le Cercle de Craie Caucasien) ?
Non, je suis entrée dans Quartett à travers le texte de Jean Jourdheuil et de Béatrice Perregaux : c'est ce texte-là que je voulais mettre en scène. Ils ont fait un travail de traduction magnifique qui n'est pas perceptible à la lecture (ce qui est le propre de la traduction). C'est d'ailleurs pour cela qu'Irène Bonnaud (qui a mis en scène Tracteurs du même Heiner Müller, la saison dernière au Théâtre de la Bastille (ndr)), a travaillé avec nous afin que nous prenions en compte la chair même du texte original. D'ailleurs, le mot « chair » en allemand se traduit par Fleisch, ce qui signifie aussi « viande ».

Comment s'est déroulé le travail de mise en scène ?
Le premier problème qui s'est posé au cours de notre travail fut la mise en place d'un dispositif scénique pertinent. L'espace est défini par la didascalie : « un salon avant la Révolution française, un bunker après la troisième guerre mondiale ». Deux indications qui se complètent et s'annulent à la fois. On s'est vite rendu compte que le salon d'avant la Révolution ne donnait pas grand-chose sur le plateau. Nous avons opté pour un espace qui mette d'emblée les corps en mouvement - et ce, en s'inspirant de l'idée que les deux personnages de Quartett étaient en permanence sous surveillance. La référence à Jeremy Bentham, l'inventeur du panoptique nous est apparue comme la plus à même de donner à voir cette lecture-là de la pièce.
Le panoptique, prison modèle selon les concepts architecturaux hérités des Lumières procédait d'une vision moderne de l'enfermement : au lieu d'isoler et de cacher le prisonnier, il s'agit de le surveiller et, pour des raisons d'économie (Bentham était un économiste) de faire en sorte qu'il se surveille lui-même. Ce principe d'auto-surveillance se réalise à partir du moment où le prisonnier sait que le surveillant est susceptible de le voir alors que lui ne voit pas le gardien, il intériorise ainsi le regard du gardien. Architecturalement, cela consiste en des cellules de verres disposées circulairement autour du poste de garde.
C'est pourquoi nous avons conçu ce dispositif quadrifrontal entièrement blanc. L'espace de jeu se réduit à une bande étroite entre le plateau central et une coursive de surveillance. Les personnages sont totalement privés d'intimité, il leur est impossible d'échapper au regard de l'autre et c'est cette machinerie que nous avons essayé de donner à voir. C'est par ce versant que nous avons choisi d'attaquer l'œuvre de Müller : les personnages ont construit la machine dont ils sont prisonniers. Néanmoins je crois que cela se traduit à travers une grande sensualité, parce qu'en creux, émane des personnages le désir qui leur manque. À travers ce manque naît le vertige qui nous avait saisi lors de notre première lecture.

Quartett
de Heiner Müller
mise en scène Célie Pauthe
avec Pierre Baux, Violaine Schwartz
scénographie et lumière Sébastien Michaud
costumes Nathalie Trouvé
son Aline Loustalot
collaboration artistique Stéphane Facco
dramaturgie Irène Bonnaud
au Théâtre de la Cité Internationale jusqu'au 27 mars 2004

Julie de Faramond




- Lire l'entretien avec Irène Bonnaud à propos de Tracteurs du même Heiner Müller, la saison dernière au Théâtre de la Bastille (2003)
le nouveau site du théâtre de la Cité internationale


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