Vingt-cinq ans après la chute du régime khmer rouge, Rithy Panh réunit les victimes et les tortionnaires dans les lieux mêmes de l'horreur, le camp S-21. Comme entourés par des milliers de fantômes, les gestes et la peinture se mettent ici à parler plus que les mots. Les souvenirs de ce récent passé reprennent leur intensité, malgré le masque de la froideur.

Depuis maintenant quatorze ans, Rithy Panh plonge inlassablement dans l'histoire récente du Cambodge, sa patrie d'origine, pour en ramener ce que certains voudraient voir oublier. Cette histoire, il l'a vécue dans sa chair. Pourtant nul ressentiment, nulle agressivité ne sous-tendent sa démarche. Si elle est celle d'un résistant, d'un combattant de la mémoire, il n'en garde pas moins une écoute respectueuse et dénuée de jugement. Sa caméra offre à l'autre une dignité parfois perdue. Durant trois ans, il s'est penché sur les horreurs qui, de 1975 à 1979, ont fait le quotidien de S21. Ce code désigne un ancien camp de détention, un « bureau de sécurité » situé à Phnom Penh. Sous le régime des khmers rouges, dix-sept mille personnes y ont été emprisonnées, torturées et exécutées. Trois hommes en sont sortis vivants. Deux d'entre eux ont accepté de revenir sur les lieux, transformés en 1980 en Musée du génocide, et d'y rencontrer leurs anciens tortionnaires.

Cette confrontation n'est pas de celles qui mobilisent le criminel et sa victime entre les murs d'un tribunal. S'il y a parfois frontalité, si la rage sourde dans les silences, le ton est retenu. La douleur passée et présente, enfouie pour survivre, ne se fait que plus violemment sentir. On assiste à un terrifiant jeu de rôles où, à l'intérieur même de l'espace dans lequel s'exerça cette entreprise systématique de déshumanisation, chacun décrit ce qu'il a vécu. La puissance du lieu, son génie sont tels que les gestes se remettent en mouvement. Les anciens geôliers, qui pour certains étaient alors âgés de quatorze ou quinze ans, rejouent, dans le vide, la mécanique du quotidien. Et c'est bien plus fort que les mots, souvent trop investis de confiance.

« Le cœur cruel et sauvage », ces jeunes gens martyrisaient leurs semblables. Coups de bâton, privations de sommeil, tortures, violences de toutes sortes, ils agissaient avec méthode, dans une sorte d'apathie que leurs attitudes véhiculent aujourd'hui encore. Remis en situation, ils effectuent une pantomime qui ressemble, par ses répétions vertigineuses, à un rituel, un appel bien involontaire aux fantômes. On ne sait alors ce qui effraie le plus, ce qui est dit et montré, informations toujours passées par le prisme de l'individualité, ou la froideur de l'expression, à l'image de ce cahier où les bourreaux inscrivaient, consciencieusement, de façon scolaire, les noms des prisonniers. Nous prenons la mesure d'une volonté, aveugle, inexorable, d'éradication de l'autre. Et nous saisissons l'absurdité de l'événement. Nous imaginons un temps où une population se phagocytait elle-même, jusqu'à s'annihiler totalement si la logique irrationnelle des khmers rouges avait pu se développer jusqu'à son terme.

Mais, pour une fois, la peinture de l'absurdité ne freine pas ici la compréhension. Car la démarche originale de Rithy Panh passe par une sorte de mise en fiction. D'un côté, nous avons Vann Nath, rescapé et artiste-peintre qui, par son art, revient sur sa tragique expérience; de l'autre, les anciens matons qui se remettent en scène. Cette mise en regard de deux types de témoignages, encore une fois bien plus intenses qu'une parole souvent sujette à caution, véhicule une émotion très particulière. Cette dernière devient moteur d'une réflexion. S'il y a retour sur les souvenirs, entendus comme descriptions de l'événement historique, il y a aussi captation des mouvements intérieurs tels que vécus à l'époque. Et loin de brouiller l'analyse, ils l'enrichissent. Ils sont un pas supplémentaire vers la compréhension de la cruauté humaine.

Est-il besoin de préciser que le travail de mémoire que revendique Rithy Panh est indispensable ? Deux millions d'êtres humains, de tous âges, sont morts sous le régime du Kampuchéa. Le passé est encore vivace et, dans un présent où les bourreaux croisent leurs victimes dans la rue, il est peut-être nécessaire de chercher à comprendre l'autre. Ce qui ne veut pas dire accepter et pardonner le geste, comme certains anciens dirigeants, protégés par le déni de responsabilité, veulent le faire croire en prônant l'oubli. Et bien que Rithy Panh prend soin de rappeler la spécificité de ce passé, certaines des installations aperçus dans le musée rappellent celles de Boltanski et, dès lors, on ne peut s'empêcher de penser à d'autres temps, d'autres lieux, d'autres horreurs. Qui ont eu lieu et se dérouleront encore, malgré tout ce travail néanmoins essentiel.

S21, la machine de mort khmère rouge
Réalisation : Rithy Panh
Documentaire
Sortie nationale le 11 février 2004

Manuel Merlet