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Il aura fallu une série de films inégaux, depuis les excellents Hulk, X-Men 1 et 2, le bon Spiderman et le nullissime Daredevil, pour que l'on redécouvre des comics vieux de trente ans, la mort de Charles Schulz pour qu'on lise Snoopy, et j'en passe. Il n'est pas exclu qu'après avoir louangé l'insipide Michel Vaillant, on trouve des qualités inestimables à Blueberry, qui n'en mérite pourtant pas tant.
Parmi les grands négligés de la BD en France, la série des Sandman mérite sans doute de recevoir l'Oscar d'honneur. Démarrée il y a plus de quinze ans aux Etats-Unis, elle n'avait, avant que Delcourt prenne l'initiative de la rééditer avec courage, panache et méthode, bénéficié d'un écho dont la faiblesse n'avait d'égal que l'immense succès qu'elle rencontrait dans sa version originale. Sandman se veut une BD de scénariste qui est en train de devenir à la BD de SF ce que le Seigneur des Anneaux est à l'héroïc fantasy : une fabuleuse synthèse, une œuvre maîtresse et une tête chercheuse pour le genre. Neil Gaiman, désormais totalement accaparé par son travail de romancier (on lui doit les sublimes Neverwhere, De bons Présages avec Terry Pratchett et surtout le grandiose American Gods, sorti l'année dernière aux Editions Diable Vauvert), est aujourd'hui l'un des prosateurs les plus habiles, prometteurs et passionnants de ce début de siècle. Comme Alan Moore, l'auteur des Gardiens, de From Hell et de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, il a su avec Sandman développer un univers singulier en s'appuyant sur une bande de dessinateurs doués et capables de servir, avec leurs qualités respectives les différentes facettes de son travail. Sandman s'avère ainsi, à condition qu'on s'accommode de son dessin brutal (couleurs criardes, formes changeantes et style « mélangé »), la BD la plus intelligente et la plus profonde qu'il soit possible de lire sur le marché des comics.
Le premier tome édité par Delcourt (le 4ème de la série en réalité) met en scène le personnage phare du cycle, le maître des rêves, appelé Dream ou Sandman selon ses incarnations, dans une histoire impeccable de romantisme gothique. Sandman, comme ses frères et sœurs (les Infinis : Death, Desire, Despair, Destiny…) sur d'autres royaumes, règne sur le monde des songes. Comme les Dieux Antiques, il peut entrer en connexion avec les Humains et tomber amoureux des mortels. Dans la Saison des Brumes, sorte de relecture du mythe d'Orphée, il doit descendre aux Enfers pour sauver un ancien amour qu'il a condamné sous le coup de l'émotion après qu'elle a refusé de l'épouser. Si le tome ici édité passe sur les origines de la romance et sur les causes de la condamnation (qui apparaît dans un volume antérieur de la série), l'aventure du maître des rêves est caractéristique du talent de Gaiman. Le thème de la culpabilité y est traité avec une précision et une justesse qu'il est rare de trouver en BD. La richesse de l'univers décrit (depuis la vision de l'Enfer jusqu'aux scènes de banquet) est sidérante et comparable à ce qu'on a lu de meilleur dans ce domaine (la série japonaise Kabuki), qu'il s'agisse de Dante, de Pasolini ou de Chaucer (rien que ça). Le rebondissement principal est constitué par la rencontre avec Lucifer, lequel décide - alors qu'on s'attendait à un combat épique entre l'Enfer et le Rêve - d'abandonner son royaume et de vider les Limbes de ses démons.
La suite est irracontable mais à la hauteur de tout le reste : personnages à la psychologie complexe, inventivité étonnante dans la relecture de figures archétypales, humour imparable (le démon Azraël, les ambassadeurs,…) rebondissements et densité du propos. Gaiman, comme dans American Gods, y propose une synthèse des croyances et des figures religieuses particulièrement savoureuse. Sandman, dont le douzième tome est sorti l'année dernière aux Etats-Unis, est une série à découvrir qui ravira autant les fans de SF hardcore que les lecteurs de Lewis, Goethe ou Barbey d'Aurevilly. A raison d'un volume tous les deux mois, la réédition engagée par Delcourt devrait nous faire une année 2004 enchanteresse.
Dans un registre très différent, le Strip Tease de Joe Matt mérite également le détour. BD intimiste et quasi autobiographique, le dessinateur et scénariste décrit dans un style qui rappelle Bukowski en littérature pour la rudesse et l'humour, la vie privée d'un dessinateur de BD. Ce qui frappe ici, en plus d'un graphisme impeccable, c'est la méchanceté du personnage, égoïste, typiquement masculin, extralucide et pourtant terriblement attachant. Joe Matt dessine et raconte sans complaisance ses désirs, ses mesquineries, ses trahisons et ses jalousies. Il décrypte avec une acuité cruelle les ressorts de sa personnalité, sans réellement s'épargner mais, ce qui en fait l'originalité, sans aucune tentative d'autoanalyse. Dans la même série et du même auteur, son récit des années de jeunesse Peep Show (où Matt tuerait père et mère, meilleur ami etc pour acquérir une BD incunable) est encore plus amusant. Satirique donc, acerbe et hautement recommandable. En tous les cas, beaucoup plus puissant et incisif que l'œuvre subtile d'un Daniel Clowes (Ghost World) dont on a fait tout un fromage ces derniers temps de ce côté-ci de l'Atlantique.
Sandman, la saison des brumes (Tome 4)
Scénario : Neil Gaiman
Dessins : Mike Dringenberg, George Pratt, Dick Giordano.
BD, Editions Delcourt, 232 pages.
Strip Tease
Joe Matt
BD, Seuil, 104 pages.
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