Sophie Calle est cette artiste française dont tout le monde croit parfaitement connaître la vie intime, parce qu'elle a fait œuvre de quelques épisodes de sa vie et a reçu les visiteurs de la première Nuit Blanche en chemise de nuit en haut de la tour Eiffel. Avec son habituel humour provocateur Sophie Calle a donc intitulé son exposition à Beaubourg "M'as-tu vue".

Histoire sans doute de montrer qu'elle n'est pas dupe de la vision qu'on peut avoir d'elle, mais aussi histoire de prendre le visiteur à son propre piège en clôture de la visite...

L'exposition ouvre sur une œuvre en trois volets : "Douleur exquise" (1984-2003). La phase 1 "Avant la douleur" reprend le travail du livre homonyme en déroulant sous forme photographique, le compte à rebours des 92 jours du voyage de Sophie Calle en Asie. Ayant obtenu une Bourse pour le Japon, l'artiste y est partie fin 84 pour trois mois, laissant en France un amoureux contrarié de ce départ. Le 25 janvier 85 ils devaient se retrouver dans la chambre 261 de l'hôtel Impérial à New-Dehli. C'est en fait une rupture plutôt cavalière et prosaïquement téléphonique, qui attend Sophie dans cet hôtel.
A la fin du décompte des jours, on arrive dans une reconstitution de cette chambre 261, centre de la douleur. Le costume raffiné qu'elle avait choisi pour ces retrouvailles attend sur le lit, le téléphone rouge de l'appel fatal, sur l'autre.

L'autre entrée de la chambre donne sur le troisième volet de l'œuvre : "Après la douleur". C'est une succession de panneaux rectangulaires faits de textes brodés, un panneau sur deux étant le récit de la plus grande douleur d'une personne rencontrée par Sophie, un panneau sur deux étant la narration de cette rupture, narration qui s'étend elle aussi sur trois mois. C'est ainsi que les premiers textes occupent tout le panneau et sont brodées en blanc sur gris foncé, puis au fil du temps, au fil de l'évaporation de la douleur, la couleur de la broderie fonce en même temps que le texte raccourcit et devient de plus en plus distancié, pour se terminer par un panneau gris foncé sur gris foncé, très court et dont le dernier mot est "Suffit".

On passe ensuite aux "Dormeurs" (1979), officiellement première œuvre de Sophie Calle. Il s'agit d'un ensemble de photos commentées de personnes qui ont fait les 3 huit dans le lit de Sophie pendant 8 jours. En regard de ces dormeurs, "Voyage en Californie" installation autour du lit qu'elle a envoyé à un américain qui, venant de vivre une rupture amoureuse, lui demandait l'autorisation de venir vivre son deuil dans son lit à elle. Lit qu'elle avait préféré lui prêter.

Sur le coté gauche de cette salle, on reste dans l'intimité avec "La Chambre à coucher" (2003) : une sorte de comptoir où on s'accoude pour lire l'histoire d'une trentaine d'objets résumant "la vie de jeune fille" de Sophie Calle, objets à portée de vue mais non de main. Par exemple, la photo de Freud pour raconter comment Sophie a commencé une analyse, pensant aller chez un généraliste pour soigner sa mauvaise haleine, suite à un rendez-vous pris par son père, et se retrouvant en fait chez un psychanalyste lui demandant "vous faites toujours tout ce que dit votre père ?"
Ou la robe rouge de son non-mariage sur le tarmac d'un aéroport, ou un des trois chats de sa vie empaillé, ou le dernier Télé Star lu par sa mamie quelques semaines avant sa mort. Ou le bouquet de Franck Gehry, l'ange-gardien de Los Angeles. Cet aquarium à souvenirs est poétique et drôle et résume bien la Sophie Calle publique.

En face des "Dormeurs", "les Aveugles " une vingtaine de photos d'aveugles, à qui Sophie Calle a demandé ce qu'était la beauté pour eux. A coté de chaque photo, la réponse et une illustration de celle-ci. C'est mis en scène comme des ex-voto. Et ça en a le coté étonnant et émouvant. On parcourt cette salle dans une sorte de recueillement dont le point d'orgue est la dernière réponse. Une autre œuvre interroge des aveugles sur leur ressenti face à des toiles, et met leur réponse en regard de propos d'artistes. ("La couleur aveugle")

D'autres salles nous permettent de découvrir des œuvres anciennes (Disparition, La Filature..) ou récentes, notamment avec Unfinished qui montre la difficulté pour Sophie Calle de faire œuvre avec un matériau fourni (des extraits des videos de surveillance de distributeurs bancaires), et sans fil narratif.

L'exposition se termine sur le thème, très fort chez Sophie Calle, de la présence/absence, avec une petite salle où un mur est consacré à une filature de Sophie Calle faite par l'agence Duluc, alors que l'autre mur montre une œuvre hommage à Bénédicte, cette jeune fille agent au Centre Pompidou et admiratrice du travail de Sophie Calle, qui a disparu une nuit de 2000, suite à l'incendie de son appartement. Il s'agit d'une installation faite de photos du studio après l'incendie et de clichés, marqués par le feu, faits auparavant par Bénédicte. ("Une jeune fille disparaît" 2003 au titre hitchcockien)

M'as-tu-vue met en perspective tout le travail de Sophie Calle, son évolution, son rapport au récit et le lien avec son œuvre littéraire. L'accrochage, s'il n'est pas esthétisant, est d'une précision et d'une esthétique bien réelle qui mettent parfaitement le propos en valeur.

Cette exposition montre également que l'œuvre d'un artiste n'est pas seulement formelle, qu'elle est faite d'intentions, d'obsessions, de thèmes archétypiques. Et prouve enfin, aux éventuels récalcitrants, que Sophie Calle n'est pas une artiste anecdotique mais une artiste ayant pleinement sa place sur la scène internationale. Ca se passe à Beaubourg au niveau 6 jusqu'au 15 mars.

Nathalie Boissière




- Biographie de Sophie Calle Sur Flu
Le site du Centre Pompidou

Evénements autour de l'exposition
Visites commentées tous les samedis à 15h30
Projection de No sex last night au MK2 Beaubourg le lundi matin
Catalogue de l'exposition qui est en fait un catalogue raisonné, reprenant l'ensemble de l'œuvre dans une très belle mise en page.

Bibliographie de Sophie Calle (chez Actes Sud)
Douleur exquise (2003)
Des histoires vraies (2002)
L'Erouv de Jérusalem (2002)
Disparition (2000)
Souvenirs de Berlin-Est (1999)
Doubles-jeux (1998)



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