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Le cinéma français nous a habitués à ses adaptations académiques de pavés arrachés au patrimoine littéraire. En général, les cinq cents pages d'un roman étaient résumées en deux heures trente de film. Pour son quatrième film, Arnaud Desplechin rompt astucieusement avec la tradition : les deux heures vingt-trois d'Esther Kahn sont adaptées d'une nouvelle D'Arthur Symons d'une trentaine de pages. A la fin du 19e siècle en Angleterre, la jeune Esther Kahn attend que quelque chose survienne dans sa vie. La découverte du théâtre lui permet de s'émanciper du carcan familial et de se réaliser.
Esther Kahn frappe ainsi par son côté très truffaldien : Despechin revendique une affiliation avec L'enfant sauvage (le film a servi de fil d'ariane et de synopsis lors de la phase d'écriture), mais l'on peut également penser à Les Deux Anglaises et le continent et L'histoire d'Adèle H pour son caractère romanesque et sa voix-off. On y retrouve même des séquences de ces films : Esther mesurée comme Victor de L'enfant sauvage, son dépucelage proche de celui de Muriel des Deux Anglaises, une surimpression du visage d'Esther lisant une lettre comme celles de la fille de Hugo dans l'Histoire d'Adèle H. Mais malgré tous ces liens avec les trois films de François Truffaut, Esther Kahn reste une œuvre personnelle permettant à Desplechin d'approfondir les thématiques qui lui sont chères.
L'univers du théâtre poursuit une réflexion sur le langage amorcée dans le précédent film. Mais le landerneau d'intellectuels normaliens de Comment je me suis disputé empêchait de jouer sur des oppositions appuyées puisque tous les personnages maîtrisaient le langage. Au contraire, Esther Kahn est l'occasion de créer des situations nouvelles teintées de contrastes. Esther sait à peine lire et écrire. Intruse parmi son frère et ses sœurs qui ne manquent pas de parcourir les pages d'un livre avant de s'endormir, Esther paraît plus isolée encore face à Philip, écrivain polyglotte, capable de pertinentes exégèses d'Othello. Mais il ne s'agit pas pour la jeune fille de s'approprier le langage puisque sa quête est tout autre : accéder à l'émotion en s'appuyant sur les béquilles du théâtre et de l'amour.
De même qu'il existe en littérature des œuvres rassemblées sous le terme générique de "romans d'apprentissage", on pourrait affilier Esther Kahn à un équivalent cinématographique baptisé pour l'occasion "films d'éducation". Au fil de l'intrigue, s'esquisse la lente révélation d'Esther (au sens photographique que suggère le terme " révélateur "), fendant l'armure du mutisme qui la protège. Empruntant un chemin initiatique (littéralement tracé à la craie par Nathan lors d'une répétition), Esther se retrouve confrontée à des épreuves, obstacles que la jeune fille façonne souvent elle-même en choisissant de monter sur scène dans une robe verte porte-malheur ou abîmant son corps à coups de poings et de débris de verre.
Comme le docteur Itard donnant des bains brûlants à "Victor de l'Aveyron" pour développer la sensibilité de l'enfant, Nathan, son professeur, pousse Esther sous la douche écossaise des relations amoureuses. En contre-pied à la figure classique du pygmalion unique, trois hommes différents se relayeront dans le rôle d'éducateur de la jeune fille. Or, lors des rencontres d'Esther avec ces personnages, entre en jeu à trois reprises une clef symbolique. Clef d'un appartement remise par le père ouvrant sur une nouvelle vie d'indépendance. Clef d'une salle de théâtre confiée par Nathan menant vers un apprentissage. Clef d'une chambre d'hôtel enfin laissée par Philip dans l'ascenseur, invitant à s'engager dans une relation sexuelle et amoureuse. La quête ne sera pas vaine puisqu'à la fin du film, Esther sortira de l'enfance en reconnaissant son identité de femme : "I am a woman after all" reconnaît-elle devant son ami Nathan.
Figuré en diptyque, l'espace du film laisse l'impression d'une bipolarisation nettement tranchée. D'un côté, les ruelles sombres et silencieuses des docks, génératrices de plans fixes de maisons et bateaux aux angles aigus inquiétants, aux couleurs tristes à dominante brune. De l'autre, le monde frénétique du théâtre aux éclats rouges et or, avec les courbes rassurantes de son balcon et le protecteur rideau de scène. Et pour fuir l'effrayant labyrinthe des rues où s'est produit son trauma d'enfance, accident mystérieux filmé en ellipse, Esther se réfugie dans le giron du théâtre. Les mots "I want to be revenged" murmurés dans le noir doivent justement être entendus dans ce sens : c'est davantage des rues sordides que de sa famille dont Esther veut se venger en devenant comédienne. Alors, en animal blessé, Esther est vite recueillie par le monde du spectacle. Dès sa première audition, une affiche annonce déjà l'éclatante victoire de la jeune fille : "saved from the streets" est-il écrit sur le mur dans le dos d'Esther.
Si le décor adopte une configuration binaire, la structure du scénario est davantage ternaire. Construit en trois parties distinctes, le film s'emballe sur sa fin, rompant le rythme imposé par les deux premiers mouvements pour filer à tout allure jusqu'au dénouement. La longue séquence finale de la première d'Hedda Gabbler est orchestrée en véritable suspense hitchcockien : on espère qu'Esther va se décider à entrer en scène comme on redoutait que le mari trompé de Notorius descende à la cave ou que l'assassin de Rear Window rentre chez lui. Ce traitement original permet d'éviter l'écueil des traditionnelles évocations routinières de pièces, trop souvent théâtre filmé plutôt que véritable création cinématographique.
Arnaud Desplechin gagne donc son pari risqué et fait d'Esther Kahn son plus beau film, du moins son plus riche et intense, celui que l'on veut voir et revoir encore.
Esther Kahn
Un film d'Arnaud Desplechin
Avec : Summer Phoenix, Ian Holm, Fabrice Desplechin.
Sortie nationale le 4 octobre 2000
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