Commençons par une petite histoire...

Il était une fois deux cinéastes de talent. L'un se nommait Mike Leigh, et l'autre, Chen Kaige. Ils étaient encore récemment peu connus de ce public que l'on dit grand, c'est-à-dire vaste. Avant leur consécration, la critique leur accordait une valeur qui, pour être réelle, ne leur permettait pas néanmoins de sortir de la confidentialité. La cinéphilie, en effet, mêle de manière perverse les joies de la découverte à celles de la mise au secret. Il s'agit ainsi de révéler, de mettre à jour ce qui restait jusque là confiné dans l'obscurité, mais aussi de restreindre le cercle des initiés. Le geste est égoïste, presque puéril, et surtout plein de complaisance. Aussi, quand Chen Kaige et Mike Leigh obtinrent une Palme d'or pour, respectivement, Adieu ma concubine en 1993 et Secrets et mensonges en 1996, ceux qui les avaient encensés commencèrent à les conspuer. Cannes et ses lumières avait jeté sur eux l'opprobre. Le cénacle des contempteurs ne déniait plus voir leurs qualités. Ce qui explique peut-être que, en décembre 2000, le dernier film du réalisateur britannique, Topsy-Turvy, ne soit resté que deux semaines à l'affiche à Paris; et que L'Empereur et l'assassin, le nouveau Chen Kaige, présenté au même festival en mai 1999, ne sorte qu'en ce début d'année 2001. Il faut également souligner que sa précédente oeuvre, La Jeune Maîtresse, montrée en compétition officielle en 1996, n'a toujours pas trouvé les grâces d'un distributeur français. Pourtant, leurs films, tout auréolés de gloire, avaient en leur temps rencontré un succès public aussi surprenant qu'important. Tout ceci pour dire que ces critiques, qui s'inquiètent de leur pouvoir et de leur champ d'action, et qui semblent en permanence se plaindre, devraient se rassurer. Les distributeurs sont à l'écoute du moindre de leurs soubresauts. S'ils clament leur aversion pour tel ou tel film, celui-ci a peu de chance de rencontrer son public, et parfois même d'exister sur un écran de cinéma. Une inquiétude nous étreint alors. Combien d'œuvres sont-elles ainsi restées enfermées dans les boites pour cause d'anathème ? Ces petits meurtres - ne dit-on pas d'une critique qu'elle est assassine ? - vont-ils se poursuivre encore longtemps ? Au delà du châtiment, une résistance pourrait s'organiser. Comment ? Simplement en aiguisant sa curiosité de spectateur et en prenant des risques.

Voilà pour la petite histoire. Passons maintenant à l'autre, celle avec un grand "H". Nous sommes en l'an 227 avant J.-C.. Ying Zheng, le Roi de Qin, n'a qu'un seul désir : réunir sous une même domination les sept royaumes qui composent alors la Chine et en devenir le premier empereur. Son ambition est immense et il la réalisera aux prix de l'effroi et du sang. Se jouant des complots et autres intrigues de palais, il va petit à petit, dans un labeur de massacres, gagner son titre. Pourtant, il a fait la promesse à Dame Zhao, sa bien-aimée, de n'user que de diplomatie et de paroles pacificatrices. La réalité ayant été tout autre, celle-ci, horrifiée, se détourne lui. Et le jour où Ying Zheng décide d'abattre la ville qui la vit naître est aussi celui où elle fait le choix de le tuer. Elle engage pour cela Jing Ke, un ancien mercenaire vivant dans la mendicité après avoir causé la mort d'une jeune fille innocente. Entre ces trois personnages, dans une atmosphère de haine et d'amour mêlés, vont se nouer des liens étranges.

Tel est le récit principal de l'Empereur et l'assassin, ouvrage fascinant et touffu qui se resserre dans sa dernière demi-heure autour de la tentative d'assassinat fomenté par Jing Ke et Dame Zhao. Chen Kaige y fait preuve d'un grand sens du spectacle. Sa capacité à saisir une action précise dans un espace plus général éclate à chaque instant, pour culminer dans la confrontation ultime. Son talent est de savoir jouer avec les échelles et les contrastes. A l'intérieur d'une même scène, il va brasser le sérieux et l'incongru, l'attendu et l'imprévisible. La fureur des combats succède à l'immobilité des discussions en chambre. Le sabre tournoie et virevolte quand la parole pèse sur les corps.

Surtout il y a oscillation permanente entre la petite et la grande histoires. Les destins individuels ne sont jamais oubliés au profit d'un récit qu'une fidélité historique trop importante aurait pu figé. Ce mélange si ténu, peu savent l'accomplir. Et Chen Kaige est de ceux-là. Avant lui, seul peut-être David Lean, avec entre autres La fille de Ryan, avait atteint un tel degré de perfection. Sauf qu'ici nous avons affaire à un scénario dit original.

Alors tant pis si le film est inconsidérément long, si le vent, que dis je, la tempête ne nous emporte pas toujours. Le romanesque et l'épique sont choses trop rares pour être boudées. Le réalisateur chinois sait brosser une fresque comme peu de cinéastes d'Hollywood savent aujourd'hui le faire. Les américains ne s'y sont pas trompés puisqu'ils l'ont invité à tourner chez eux son prochain film. On peut bien sûr préféré l'art de la miniature. Mais on peut aussi penser que la taille n'est qu'un détail, que seule la sensibilité compte. Léonard de Vinci a bien peint la Joconde après la Cène du couvent de Sainte-Marie-des-Grâces, à Milan. Ou Beethoven composé ses derniers quatuors après sa Neuvième Symphonie.

L'Empereur et l'assassin
Réal. et scén.: Chen Kaige
Avec: Gong Li, Zhang Fengyi, Li Xuejian, Chen Kaige.
Sortie nationale le 17 janvier 2001

Manuel Merlet




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