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Cette représentation n'a qu'un but : «la foule animale guettera le chaos des langues et des voix». S'éloigner de la raison, pour que les émotions seules, pulsations qui s'accélèrent, rythment le récit - et la soirée des spectateurs. Avec sa logorrhée hypnotique, Simarre met en place un rituel sacrificiel de pacotille, un sabbat loufoque où les villageois se transforment en cochons, plus proches des bourgeois de Brel que des victimes de Salo. Le grotesque contourne habilement l'innommable.
Mais que veut leur dire Simarre ? Christ hirsute, il beugle : «Je suis venu abolir le monde». Vieille litanie du theatrum mundi («On comprit que la scène c'est le monde, pas la scène»), jaugée à l'aune du ça freudien et de la libération des pulsions… Et le lecteur, craignant d'être à son tour manipulé, se demande : quel est le but de cette mascarade ? « Joli spectacle, faut-il rire, faut-il pleurer ? tomber ? jouir ? »
Simarre et Maël, condamnés à une éternelle errance, ne sont que des «jouets pour la foule». Quant à Maël, marionnette sournoise au «corps de squale», «elle se joue», simulant la mort telle une actrice de cinéma muet. Le narrateur lui-même les envisage d'un regard attendri et frivole : « Mes deux créatures : qu'elles sont amusantes et laides ! Qu'elles sont agitées ! » Tout semble donc soumis à l'artifice. Le récit pourrait retourner à la nuit après le bouquet final. Et si ce texte était à l'image de Maël, au «minois comme superfice accouché par les fards» ? Et si l'on se jouait de nous, lecteurs, comme le fait Simarre en scène, qui «balaie sa grammaire, mêle les langues, perd ses mots - quelle importance ? La parabole c'est la musique, et qu'entendaient les foules au désert ? »
Deux éléments sauvent le texte du pied de nez ludique et chatoyant. D'abord, l'amour de Maël et de Simarre, violent et incongru. Sexualité travaillée par le tendre, dressée contre une société qui a rejeté toute fantaisie: «Ils ont tricoté leurs plus beaux costumes : smokings, robes noires longues fendues, bagues, colliers, fatras d'or à vous violer les plus laides, une ou deux saintes comme à Londres ont chaussé leurs bottes de cuir - après l'extase toute la foule embellie s'ira baiser, merci mon amour c'était fantastique». Simarre, lui, admire Maël, «sa momie aux seins lourds qu'il eût volontiers interrogée comme une oracle».
Le renouvellement de la langue est l'autre combat mené par le texte. Il s'agit avant tout d'«arracher en soi la pensée, écarter l'atroce conjugaison, l'impossible langue». Ainsi se déploie une écriture toujours en alerte, aux adjectifs chamarrés, un pêle-mêle d'images tendre et décapant. Une langue funambule, qui déjoue la gravité latente, qui s'amuse d'un rythme en rebond et d'une structure haletante. Pour Christophe Bataille (Le Monde, 14 octobre 2002), «la pornographie, c'est la platitude de l'écriture». Et voici sa manière de la déjouer : «Quand il entra en elle par quoi l'ange blond était né, écartant la peau carme d'une main bénissant le monde, elle eut comme un sursaut. Rompue au lézard de sang, elle ne s'y habituait pas, esquivant la colonne : c'était Jocelyn les yeux clos. Et c'était elle, la bête, roulant vide ou percée, conque raclée jusqu'au crâne, dégorgeant d'elle-même et d'eau».
On peut être agacé par un bateleur de foire. Mais Christophe Bataille ne cherche pas à nous faire l'article sur de vieilles scies métaphysiques. Sa légèreté, qui flirte avec le néant, le contourne, l'apprivoise, est finalement pleine d'humanisme. A saut et à gambade.
Illustration : La Mort et les masques (détail), 78,5 x 100 cm, James Ensor, 1897, Liège, musée d'art moderne
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