En jouant de Arnaud Desplechin

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Léo en compagnie des Lions

Le cinquième film d'Arnaud Desplechin sort en catimini. Présenté à Cannes en ouverture de la sélection Un Certain Regard, sous forme de brouillon prémisse d'un autre film à venir, il arrive aujourd'hui sur nos écrans dans quelques salles et sans promo, au lendemain d'une diffusion sur Arte. On peut alors légitimement se demander si le déplacement vaut la peine...

« Le film ne juge pas ces hommes ; ils sont les rois d'aujourd'hui, nobles et terribles. Et leurs passions éclairent nos vies. Comme les comédiens nous restituent le monde qui nous échappait, en jouant à le représenter. » Arnaud Desplechin.

Réalisateur emblématique du jeune cinéma français des années 90, Desplechin est de ceux dont il faut suivre le travail. Attentif à l'homme et à l'humain sous toutes formes de mises en scène, il travaille depuis ses premiers films le rapport à l'autre et à soi, au passé, à la mort et à ce qu'on laisse après qu'on soit passé. Ses films montrent héros et héroïnes du quotidien perdus au sein d'un groupe, d'une compagnie d'hommes : La Sentinelle, Comment je me suis disputé..., Esther Kahn. Après avoir filmé l'envie d'actrice et de théâtre dans ce dernier film, il choisit un texte du dramaturge contemporain Edward Bond et en filme une sorte d'adaptation cinématographique.

Un peu comme Al Pacino avait fait son brillant Richard III, le réalisateur cherche devant nous ce que peu être une mise en scène, une interprétation, un texte, une image. On voit ses acteurs proposer, lors d'une lecture à la table de travail en jeans et en baskets, une interprétation, un mouvement, défendant leur personnage. Bonheur de voir Jean-Paul Roussillon, mal rasé, pas apprêté, faire si simplement, si justement son travail, les yeux pétillants, vibrionnant. L'acteur connaît maintenant son personnage et peut décrire les arcanes de ses arrières-pensées. La Compagnie c'est aussi cette histoire de théâtre-là, des artistes de troupe, assemblés pour donner du sens à des mots, un texte communs. La caméra DV sillonne la salle de répétition, s'approche comme filmant un making-of. Les différentes images de l'histoire se mêlent dans un ballet des plus évidents. Avant - pendant - après : avant l'histoire de Léo, avant le film, après aussi, ne manquerait juste les saluts sur la scène d'un théâtre...

Ce travail de recherche laisse apparaître quelques défauts : un Sami Bouajila un peu trop frais, une Anna Mouglalis, trop théâtrale et empruntée. Les monstres sacrés de cette nouvelle troupe Desplechin font oublier ces errances : Wladimir Yordanoff, Lazslo Szabo, Jean-Paul Roussillon sont géniaux comme à leurs habitudes. Et on est très heureux de voir le trop rare Hippolyte Girardot enfin employé à la mesure de ce qu'il sait faire.

Léo est le fils d'un grand industriel de l'armement. Riche, son père adoptif est PDG d'une société leader sur le marché qui vient de résister à une violente tentative OPA. La compagnie des hommes, c'est aussi celle qu'on gère et celle avec laquelle on doit faire face, c'est la compagnie des intérêts de chacun en conflit avec les intérêts de tous, c'est la compagnie des loups dans le sens où l'homme est un loup pour l'homme. On fait ici commerce d'armes mais on pourrait aussi bien faire un commerce agroalimentaire. L'essentiel est dans le pouvoir et l'argent. Aussi Léo, innocent fils de bourgeois, placé là par hasard, doit remplir le rôle qu'on lui a assigné : être à la hauteur de son père. Comme tout le monde après tout, enfant d'industriels ou d'instituteurs, comment faire face aux rêves de ses parents ?

Notre Léo léonin et naïf, a l'impression qu'il lui faut être PDG pour prouver au monde qu'il existe et qu'il est capable, qu'il est digne de l'amour de son père. Pris dans les filets des chasseurs, cette histoire du monde moderne, froid et désespéré - tel que le montre habituellement Bond - devient alors une tragédie intemporelle. Pour grandir, notre Léo devra faire face à son Œdipe, payer les conséquences de ses illusions, celle d'avoir pensé pouvoir s'affranchir de son père et de ses origines...

Léo en jouant "dans la Compagnie des Hommes"
Réalisation : Arnaud Desplechin
Scénario : Nicolas Saada, Emmanuel Bourdieu, Arnaud Desplechin
Avec : Sami Bouajila, Jean-Paul Roussillon, Laszlo Szabo, Hyppolyte Girardot, Wladimir Yordanoff, Bakary Sangare, Anna Mouglalis.
Sortie nationale le 28 janvier 2004

Anne-Laure Bell Le 27 January 2004

Sur le web : - Consulter les salles et séances du film sur le site Allociné.fr - Lire la chronique du film Esther Kahn (2000) - Lire la chronique du film Rois et Reine d'Arnaud Despechin (2004) - Lire la présentation de Léo en jouant "Dans La Compagnie des Hommes" (Avant-premières) en rubrique Agenda - Plus d'infos sur le film et la filmographie d'Arnaud Desplechin sur le site de Why Not Production