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Marqué par la désolation et le deuil, You are free est un disque de douleur. On y entend des hurlements étouffés. La musique est toute emplie des pas résonnants d'une errance sans fin dans un pays désolé. Ainsi, Names, émouvante litanie, égrène-t-elle, les noms de compagnons de route laissés sur le carreau d'une Amérique indifférente. Vies détruites, enfances perdues. Ces chansons, au fond, n'illustrent que l'angoisse de vivre mal et une poursuite du bonheur vaine et désespérée : cette brûlure et cette peur qui travaillent la chair déchirée de Chan Marshall.
Tragédies, blessures, demi sourires, vraies fêlures. Cousine d'une Sue perdue dans Manhattan ou d'une Wanda, la jeune américaine continue d'errer sans but « entre un passé pas simple et un présent recomposé »1. Comme dans le film de Barbara Loden, le grain est sale, l'image un peu floue. Mais, infiniment authentique, le disque offre une vision juste, calme, poignante de l'Amérique des paumés, des losers, des épaves en quête d'un havre introuvable et dresse en creux le portrait d'une femme complexe.
« J'ai été comme cela autrefois, morte vivante, traversant la vie comme une autiste, persuadée que je ne valais rien, incapable de savoir qui j'étais, allant de ci de là sans dignité » confiait la cinéaste. Chan Marshall ne chante pas autre chose « what's next I'm outta time / Losing my touch I can't feel / Speak for me, do I see the same signs / Do you know how to read between lines ». (Speak For Me)
Les guitares acoustiques et dolentes habillent de lambeaux de folk une country décharnée, charrient des flots de désespoir, des kilomètres de cris réprimés par l'extrême pudeur d'une artiste essentielle. Chan Marshall chante un blues terrible. Certes, mais ces mélodies diffusent une douce chaleur. Elles dispensent un baume précieux. Les guitares en flocons pansent une terre brûlée tandis qu'un piano vulnéraire apaise de douloureuses afflictions.
La jeune femme parle un langage fait de peu de mots et de peu d'accords mais de beaucoup de nuances. L'émotion de son chant, sa sincérité pudique rendent sa musique touchante et chaleureuse. Il y a une vraie beauté dans ces chansons raffinées jusqu'à l'épure. Comme sur le visage de Wanda, on y lit le charme affolant de ces yeux fatigués et l'esquisse d'un sourire qui n'en rajoute pas, n'en rajoutera jamais puisqu'il n'y a rien à prouver.
A travers ces chansons tristes, dépouillées, emplies d'une sérénité inédite, Chan Marshall continue d'explorer son chaos intime et d'en extirper d'émouvantes merveilles. Comme un bouquet de frissons noirs et blancs qu'elle nous tendrait les yeux baissés et les joues baignées de larmes.
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