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Wajdi Mouawad


Wajdi Mouawad en interview


Histoires vraies


Né au Liban en 1968, Wajdi Mouawad a vécu quelques années à Paris avant de s'installer à Montréal où il vit actuellement. Formé à l'École nationale de théâtre du Canada, il est comédien, auteur et metteur en scène. Figure marquante du jeune théâtre québécois, il signe des adaptations et des mises en scène pour les plus importants théâtres de Montréal.

La création de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes fut élue meilleure production à Montréal, en 1998, par l'Association québécoise des critiques de théâtre. Wajdi Mouawad triomphait à Limoges, à l'automne 1998, avec Littoral, qui fut créé au Festival de théâtre des Amériques en juin 1997 et fut présenté au Festival d'Avignon en 1999. Il dirige, depuis janvier 2000, le Théâtre de Quat'Sous de Montréal. Son premier roman, Visage retrouvé, est paru en 2002, chez Leméac/Actes Sud. Sa dernière pièce, Incendies, annoncée comme le second volet d'une tétralogie amorcée avec Littoral, reprend la réflexion autour de la question de l'origine.

Nous avons rencontré Wajdi Mouawad au Théâtre 71, juste avant qu'il ne reprenne l'avion pour le Canada. Malgré la fatigue, il prend le temps de nous parler de sa façon de vivre le théâtre.

Fluctuat : Vous avez écrit Incendies au fur et à mesure des répétitions. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce processus d'écriture ?
Wajdi Mouawad : Lorsque j'ai écrit Littoral, c'était la première fois que j'écrivais une pièce en sachant qu'elle allait être montée puisque c'était moi qui allait la monter. Le point de départ était le désir de faire quelque chose avec des amis. J'avais rassemblé des copains et avant de commencer à écrire, comme je voulais écrire pour eux, je leur ai demandé ce qu'ils avaient envie de dire, ce qu'ils avaient envie de faire, ce qui les inquiétait, les touchait. J'avais déjà assez précisément en tête une histoire et des personnages, une ossature sur laquelle je pouvais faire rebondir leurs désirs. Nous étions dans l'urgence de faire quelque chose ensemble, c'était très motivant pour moi de savoir que des acteurs attendaient mon texte. Aucun de nous n'avait de travail à l'époque, nous avons répété pendant un an. Littoral a été une grande aventure théâtrale d'abord pour nous, puis pour certains spectateurs puisque la pièce a été reprise plus de 175 fois. Cette aventure nous a amené un peu partout dans le monde, jusqu'au Liban, en France, à Avignon… Littoral m'a mis au monde artistiquement, m'a fait naître aux yeux du milieu théâtral québécois.

A partir de là, j'ai commencé à recevoir de nombreuses bourses pour faire des spectacles. Avec cet argent, je ne pouvais plus répéter un an durant avec les acteurs, il fallait les payer ! J'ai fait une autre pièce qui s'appelait Rêves. J'avais écrit le texte juste avant les répétitions qui ont duré six semaines. Et ça a été difficile. Il a fallu que je reprenne le spectacle trois fois, sur un an et demi, pour le trouver. Je me suis rendu compte à ce moment-là que j'étais beaucoup plus intéressé par le spectacle que par l'écriture ou la mise en scène. Ce qui m'intéresse c'est ce qui se passe sur scène et dans le corps de l'acteur. J'ai réalisé que si je voulais faire du théâtre, il me fallait du temps. Alors je n'ai plus voulu faire du théâtre tant et aussi longtemps que je n'allais pas avoir ces conditions-là. J'ai fait d'autres mises en scène, dont Les Trois sœurs et ça a donné une certaine crédibilité à mon travail au Québec et auprès de certains directeurs de scènes nationales en France.

Antoine Conjard (scène nationale de Meylan) et Gérard Bonnot (scène nationale d'Aubusson) sont venus me voir en me disant qu'ils aimeraient me proposer quelque chose. Je leur ai dit que j'avais un spectacle en tête - c'était Incendies -, et que je ne le faisais pas car je n'en avais pas les moyens. Je les ai prévenu que s'ils voulaient s'associer à moi dans ce projet, il n'y aurait pas de texte au départ. Je voulais carte blanche. Ils ont eu la générosité, l'instinct, la bonté, l'envie de dire « oui, d'accord ». D'autres sont venus s'ajouter : Pierre Ascaride (du Théâtre 71), le festival des francophonies où j'ai souvent été, le Théâtre de Quat' sous. Avec le budget que nous avions, nous avons répété huit mois. Tout ceci est important car la façon dont est née cette pièce est intimement liée au mode de production. J'ai donc commencé par rassembler les acteurs autour d'une table en leur racontant l'histoire que j'avais en tête.

Là aussi, il s'agissait de personnes que vous connaissiez ?
Oui, des amis, des gens gentils, ça c'est important. Non seulement qu'ils soient bons comédiens, mais en plus il fallait qu'ils soient gentils. La gentillesse est pour moi un critère primordial. Ce qui n'empêche pas l'exigence ni la confrontation des idées, simplement avec des gens gentils, l'ambiance est saine. C'est important car quand vous écrivez et mettez en scène en même temps, c'est très facile de vous laisser ébranler. Je voulais travailler avec des gens qui étaient conscients de leur pouvoir. Alors on a posé des questions comme « qu'est-ce que vous avez envie dire aujourd'hui ? qu'est-ce qui vous touche ? qu'est-ce qui vous révolte ? est-ce qu'il vous est déjà arrivé d'être mis en morceau par un événement terrifiant qui fait que vous n'avez plus eu le goût de la vie ? Et comment avez-vous fait ensuite pour vous reconstruire ? » Sans rentrer jamais dans la vie privée, ce ne fut jamais de la psychanalyse. On était toujours à un niveau symbolique, théorique. On a parlé de ça, de l'amour, de la mort, de la guerre, du quotidien, du rapport entre le quotidien et le tragique et ça a donné naissance à des personnages - et c'est seulement à ce moment que je me suis mis à écrire. J'ai écrit les deux premières scènes, je les leur ai amenées, je les leur ai lues, ils étaient contents, on les a mises en place, et j'ai écrit la suite. Petit à petit, toujours préoccupés, tous, par le spectacle, non pas par l'écriture ou la mise en scène. Il n'était jamais question pour moi de savoir si les acteurs étaient bons ou pas et il n'était pas question pour eux de savoir si j'étais un bon auteur ou pas.

Vous travaillez donc à partir des acteurs mais sur la base d'une histoire qui est déjà là ?
Oui, je ne peux pas faire autrement. J'en ai vraiment besoin. Et pour moi, une histoire, ce n'est pas quelque-chose que j'invente. Je la rencontre dans la rue. Et c'est en général une beauté à couper le souffle et je me demande comment ça se fait que les autres ne la regardent pas. Elle s'approche de moi et elle me dit : Salut, tu t'appelles Wajdi, je répond "oui" - elle me dit : "j'ai une copine, elle m'a parlé de toi, elle s'appelle Littoral, elle m'a dit que je pouvais venir te voir, j'ai vraiment besoin de quelqu'un car je suis une histoire et j'ai vraiment besoin d'aide et puis, d'après Littoral, qui est une très très bonne amie, il paraît que, me connaissant et te connaissant, on devrait bien s'entendre".

Alors on va prendre un café, on s'assoit l'un en face de l'autre et je lui demande comment elle s'appelle. Je m'appelle Incendies. Et qui es-tu ? Je suis une femme qui s'est tue. Là, je tombe amoureux follement. Je lui dis attention, je suis en train de tomber vraiment amoureux. Ou on arrête tout de suite car je n'ai pas envie qu'une histoire comme vous me laisse tomber, ou vous restez et moi comme auteur voilà comment je travaille. Elle me dit on va se revoir dans une semaine, prenons le temps. On se revoit dans une semaine, je lui dis vous m'avez manqué, elle me dit vous aussi. Je lui demande ce qu'elle peut me dire de plus. Je suis une femme qui s'est tue et j'ai des jumeaux. Je vois des paysages quand elle me dit ça, je vois des choses et c'est ça l'histoire. Je ne peux rien faire si je n'ai pas cette rencontre-là.

Cette relation entre l'histoire et vous est très personnelle. N'est-ce pas ensuite difficile de vivre ça par rapport aux comédiens, aux spectateurs ?
Il y a une inquiétude pour ce qui est de l'histoire, oui. J'ai peur qu'elle ne plaise pas. Que quelqu'un dise le spectacle est mal fait, la pièce mal montée, aucun problème. Mais que quelqu'un me dise que l'histoire n'est pas belle, je me fâche.

J'ai trouvé cette pièce optimiste, pleine d'espérance. Est-ce bien ce que vous avez voulu faire passer ?
Oui, une reconstruction possible grâce notamment à la parole libérée, quelque-chose qui est réglé.

Cet optimisme est aussi amené par la forme. Le sujet est très lourd, difficile, mais le spectacle est vivant, il y a du rythme et de l'humour.
Oui, mais je ne fais pas ça par calcul. Je fais ça parce que je suis comme ça. Je crois qu'au théâtre il faut faire avec ce que l'on est. Je suis ça, je suis ce rythme, je suis cet humour. Mes origines libanaises ont certainement à voir avec ça. Je suis très attentif au ton, à la vitesse, à la hauteur de la voix, à la musique que j'entends quand quelqu'un parle. Je travaille beaucoup avec les acteurs en leur demandant de changer de hauteur de ton. Le son est capital pour moi, et donc le rythme.

Dans vos spectacles, les téléphones portables sonnent, la musique sort des casques de walkman, on prend des photos etc... Est-ce important pour vous d'être en accord avec votre temps et de faire appel aux nouvelles technologies ? Je ne ferais jamais l'effort de mettre un ordinateur sur scène pour être dans l'air du temps. Je me méfie de tout ce que je fais. Pourquoi est-ce que je fais ça ? Parce que c'est tendance ? Par exemple, pendant des mois de répétitions, j'ai voulu faire des projections sur le décor du fond. Lorsque Nawal rencontre un personnage, je voulais avoir le paysage. J'ai fait travailler un vidéaste qui a fait des trucs magnifiques. Puis après un filage, il m'a dit « pourquoi tu veux mettre ça, je ne comprends pas ». On l'a essayé une fois devant des copains qui m'ont dit « ça ne sert à rien ». L'époque pousse à avoir des projections, mais dans le théâtre que je fais, c'est la parole, l'histoire, les acteurs qui comptent. Il ne faut pas que j'encombre la scène.

Vous avez fait énormément de choses récemment. Quels sont vos projets pour l'avenir ?
Six mois de pause. Puis après un projet qui s'appellera Forêt. Mais d'abord, me reposer.

Propos recueillis le 20 janvier 2004 par Catherine Richon.

[Illustration : DR Canadian Theatre]

Catherine Richon.

- Lire la chronique d'Incendies - Le Théâtre de Quat'Sous online : "La famille un théâtre à colorier"

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