Réalisé en 1964 par le réalisateur soviétique Mikhail Kalatozov, Soy Cuba était encore inédit en France, à de rares diffusions près dans les réseaux particuliers et dans des festivals. Enfin sorti en salles, il méritait largement de figurer dans les 10 meilleurs films de l'année 2003. Retour sur un chef d'oeuvre hors classe, distingué à l'unanimité par la rédaction Cinéma.

Quand le cinéaste soviétique Mikhaïl Kalatozov réalise Soy Cuba en 1964, il est déjà à la fin d'une carrière entamée dans les années 1930 avec des films de propagande à la gloire du régime soviétique, voire de ses redoutables services secrets, mais également riche d'une fable rurale très sensible et remarquée, Quand passent les cigognes, qui avait obtenu la Palme d'or à Cannes en 1957. Le gouvernement socialiste cubain de Fidel Castro, lui, n'a que six ans. Avec la même maîtrise technique et esthétique que le jeune cinéma soviétique avait déployée d'Eisenstein à Vertov pour célébrer l'union de peuples si divers en une nation tournée vers le Progrès, mais en y ajoutant une touche très personnelle sur la psychologie des êtres, Kalatozov va s'employer à magnifier la nouvelle société cubaine.

Celle-ci est d'abord faite d'hommes et de femmes. De corps en mouvement, en lutte même pour leur libération. Ainsi dans la première scène cette jeune danseuse métisse, enivrante de sensualité, se débattant alors qu'elle est projetée d'un homme à l'autre dans un tourbillon de valse jazz où son vêtement noir vient chaque fois s'encastrer sur d'impeccables costumes blancs. Domination sexuelle, domination raciale, domination sociale aux dernières heures du régime de Fulgencio Batista. A la fin de l'envoi, la belle retourne dans un appartement misérable auprès de son amant, métis comme elle, qui enrage de la voir gagner de l'argent au bras d'autres hommes.

Un peu plus tard, c'est une autre figure dramatique de la révolution que l'on rencontre. Un héros tantôt courageux, lorsqu'il repousse une horde de marines américains à la fois inquiétants et joviaux, qui s'étaient mis à harceler une jeune Cubaine dans la rue. Et un jeune homme pleutre aussi, sorte de Raskolnikov impuissant, incapable de tirer sur le responsable militaire qu'il s'était juré d'assassiner. Etrange film de propagande, dont les héros sont des êtres de chair et de sang et non des personnages à la volonté d'airain.

Mais peut-être en fallait-il passer par cette impuissance solitaire, qui seule donne un sens à la mobilisation collective. Ce que le jeune révolutionnaire castriste n'arrive pas à faire seul, c'est le peuple uni qui le réalise. En ce sens, la scène où une foule d'étudiants, en colère mais heureuse de marcher ensemble, dévale l'escalier de l'université de la Havane pour défier la police de Batista, est inoubliable. Il s'y joue comme une réaction thermique où deux corps hétérogènes se heurtent avec force débordement de matière : pierres qui volent, jets de lance à incendie, carcasses de voitures qui se renversent, le tout au milieu d'un impénétrable nuage de fumigènes. Quand ce dernier se dissipe, il ne reste que des êtres libres, ou amoureux, renaissant sur les cendres d'une société qui a eu le courage de se porter elle-même à un point d'incandescence afin de se transformer.

Car Soy Cuba n'est pas un film, c'est une mutation continue de formes, un déroulement de merveilles et d'audaces cinématographiques. Rien n'arrête la caméra de Kalatozov : ni le vide sous ses pieds lors de longs travellings sur la montagne cubaine, ni les flots des opulentes piscines de la bourgeoisie havanaise, sondée jusque dans ses entrailles. La bande son est elle-même un trésor de musique concrète, passant de l'inquiétant tic-tac d'une montre au doux crépitement de l'artillerie guerillera, au cliquetis des machettes sur les tiges de canne à sucre, aux saisissantes syncopes des clubs de salsa, rythmant en continu le parcours visuel sans cesse changeant dans lequel Kalatozov entraîne le spectateur. Et avec lui, toute la société cubaine, par un étonnant acte de cinéma performatif engendrant une révolution parfois cruelle, mais toujours belle, car ceux qui y commettent ou qui y subissent l'injustice y conservent leur visage le plus humain.

Soy Cuba
Réalisé par Mikhail Kalatozov
Avec Luz Maria Collazo, José Gallardo, Raul Garcia
Cuba / 1964 / 2h20
Sortie nationale le 16 Juillet 2003

Benjamin Bibas




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