Le Suédois Lars Norén monte l'un de ses derniers textes, Guerre, à Nanterre. Une pièce qui, loin des champs de bataille, après le temps des combats, radiographie implacablement les conséquences d'un conflit sur une famille. Sur des personnages qui ont perdu le sens de l'humain, un spectacle dont on sort grandi.

Pour parler de la guerre, Lars Norén ne parlera que d'une famille. La mère, les deux filles. Le père est parti, on ne sait pas s'il reviendra. Après tout, on espère même qu'il ne reviendra pas. Les deux filles jouent. C'est normal, elles en ont l'âge. Sauf qu'elles jouent à des jeux qu'un temps de guerre a transformés. Sauf qu'un temps de guerre les a transformées, et que la plus grande, quinze ans au plus, se prostitue.

Le père arrive au détour de la scène. Il est aveugle, on ne sait comment il a pu arriver jusqu'ici et porte des baskets blanches. « Elles viennent d'où ces chaussures ? », demande sa femme. Lui demande à la toucher. Elle s'éloigne. Elle en aime un autre.

C'est en s'appuyant sur des histoires partagées par tous, chamailleries de fratrie, relations parents-enfants, adultère, que Lars Norén, le plus durement, fait ressentir la guerre. Ce que sont ses conséquences sur l'homme. On pourrait être dans un drame psychologique. On est dans l'horreur. En nous identifiant aux personnages, on mesure toute la torsion opérée sur eux par la guerre, tout ce qui nous échappe, tout ce que, sans le théâtre, on ne pourrait pas comprendre, jamais anticiper. « Quoi qu'affirment les médecins, les neurologues et les psychiatres sur nos possibilités infinies, chaque home dispose d'une résistance morale limitée au-delà de laquelle s'ouvre son gouffre personnel. Ce n'est pas nécessairement la mort. Il peut y avoir des situations pires, comme la perte totale de son humanité en réponse à la multitude des abominations de la vie. Nul ne peut savoir de quoi il serait capable à la guerre », écrit Anna Politkovskaïa, dans Tchétchénie le déshonneur russe.

Alors cette famille tant bien que mal vit, malgré cette guerre sans nom, synthèse dramaturgique des drames bosniaque, tchétchène, de 39-45 etc., les références ne manquent pas. L'amant est le frère du survivant. Le survivant étant aveugle, le frère continue à rôder. A partager les repas. A ruminer un prochain départ. La sœur aînée aussi veut partir. La mère, elle, hésite encore. Les situations sont connues mais aucune phrase, aucun geste ne l'est. De la nervosité d'un bras blessé au récit d'un viol sans marque de blessure. Des errances aux peurs subites et à la scène de défonce de deux enfants qui ne savent plus ce qu'est l'enfance. De la présence fantomatique d'un aveugle aux mains duquel toutes se refusent à celle du frère sans gloire, si ce n'est celle de n'être pas parti.

Tout est connu mais tout est cassé. Lars Norén nous donne à entendre ce que l'on n'imagine même pas, l'homme mort dans l'homme. L'enfant tué dans l'enfant. Sa mise en scène épurée impose implacablement ce spectacle où l'indicible se fait vrai. Les comédiens, magistraux, savent conserver le peu de vie en eux qui rappellent que les personnages ont été hommes et femmes, comme des arbres qui auraient commencé à pousser droit mais se seraient tordus en cours de croissance. On les regarde et l'on sent, au plus profond de nous, tout ce qui pourrait être atteint. Sans trop savoir toutefois. Juste une sensation, à l'intérieur.

Il y a quelques années, la mise en scène par Jean-Louis Martinelli de Catégorie 3.1 du même Lars Norén nous procurait la même sensation face à une faune de marginaux sur une place de Stockholm. C'est que Lars Norén sait mieux que quiconque faire parler les hommes en perte d'humanité, ceux que les événements égratignent jusqu'à leur enlever leur peau d'humain. Reste une chair à vif, une chair qui se fabrique ses propres cicatrices. Faire parler cette chair, c'est l'art précieux, tellement humain, de Lars Norén. Faire entendre qu'après la blessure, rien, ni surtout les mots, ne sont comme avant. De même qu'après les spectacles de cet immense auteur suédois, rien n'est comme avant, ni notre regard, ni notre écoute. Connaissance de l'inhumain.

Guerre
Texte et mise en scène de Lars Norén
Avec Simona Maïcanescu, Antoine Mathieu, Agathe Molière, Sophie Rodrigues, Gérard Watkins
Jusqu'au 21 décembre 2003 au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7, avenue Pablo Picasso, 92022 Nanterre. Tél. 01 46 14 70 00

Estelle Lépine

- A noter : la compagnie suédoise de Lars Norén, Riksteatern, présentera l'une de ses dernières créations, Kyla/Froid, texte et mise en espace de Lars Norén, au Centre Culturel Suédois, en suédois avec sur-titres en français, lundi 15 et mardi 16 décembre à 19h30.
Centre Culturel Suédois, Hôtel de Marle, 11, rue Payenne, 75 003 Paris. Tél. : 01 44 78 80 20
Le Site du Théâtre Nanterre-Amandiers (infos pratiques)
Biographie de Lars Norén sur théâtre-contemporain.net


• Les news de Saisons, le blog scènes
Voyage borgésien à Beyrouth
  Un homme assis à une table, derrière lui un écran. Le...
L’humour doux dingue d’Armando Llamas à Villejuif
On aime beaucoup Armando Llamas, auteur rare, disparu trop...
Dominique Blanc donne corps à "La douleur"
Ils ont d'abord lu le texte, ensemble. Au pupitre, Dominique...
Arts urbains tous azimuts en Essonne
Au commencement, les Rencontres internationales de danses...
Sacrée Yvette !
Il est des spectacles qui ont le goût rose thé, légèrement sucré...

• Nés aujourd'hui


• Sur le forum Politique

féminisation des hommes@@@ CAFÉ DISCUSSION @@@Pour les "hypochondriaques" ou "assimilés".Soins dentaires en Ecole dentaireJe me suis trop retenue



scenes.fluctuat.net
Sortir
Pitié d'Alain Platel Dans Pitié!, dernière création d'Alain Platel, le corps des danseurs transpire la douleur de l'âme. Aux limites de la folie, sa chorégraphie extatique renoue avec...