Puta, Puma, Pietá... Déconstuction jubilatoire du plateau, Jardiniera Humana peut être abordée telle une Trinité revisitée : une catharsis anti-consumériste d'abord, un jeu de codes scéniques ensuite (happening, théâtre, vidéo, danse, pop music...), un acte de réjouissances salvateur.

« Je pense à l'idée du jardinier comme "malfaisant", comme "manipulateur". Et bien sûr à quelques politiques. (...) Je pense aussi à la chirurgie esthétique. Aux corps humains manipulés par et pour la société de consommation, la mode, la publicité. (...) Je vois les corps des acteurs et des actrices luttant par moments pour conserver leur dignité et d'autres fois s'offrant aux pires traitements comme des victimes heureuses. » Rodrigo Garcia. Créé au Théâtre National de Bretagne (TNB) en janvier 2003, celui-ci était donc articulé sur l'idée du jardinier démiurge, du jardinier manipulateur, du jardinier cruel et forcément un peu sadique, comme en attestent les extraits ci-dessus, des propos de semis, des notes d'intention d'avant la création du spectacle.

Sur la forme, la critique consumériste est globale et fonctionne dans une parfaite réversibilité de la scène à l'écran - où sont projetées des images de fornications canines, de publicité et d'effondrement du World Trade Center - mais la vision n'est ni idéologique, ni dogmatique. D'une chose, nous sommes sûrs : la souffrance - la misère - sont. Seuls la compassion de l'auteur et la sensibilité du public sont ainsi en jeu. Projetées sur un écran, souvent parodiées, vociférées sur scène ou simplement mimées visuellement, ces vérités sont les signes évidents du monde, simples reflets agissants de nos sociétés contemporaines. Effets de théâtre ? Subversion ? Disons-le rapidement : Rodrigo Garcia n'est ni Mère Thérésa, ni Nelson Mandela, ni Kurt Cobain. La performance visuelle et l'écriture dramatique se jouent donc d'abord de la primauté du discours consumériste.

Il est ainsi dans cette création prodigue des scènes spectaculaires, très rapides, et comme taillées à la tronçonneuse. Des scènes de fornication frénétique, bestiale pour commencer : des hommes sur scène, des chiens... à l'écran - dans un prologue survolté. Une scène de boulimie féminine orgiaque - de loin la plus insoutenable dans cette économie de codes « subversifs ». Et surtout deux ou trois scènes de libations fétichistes, parodiques ou burlesques, qui réussissent la symbiose parfaite des codes de la performance et de ceux de la société de consommation : un trio, assez proche des kids de Ken Park à ce détail près qu'ils sont adultes, et ne baisent plus qu'au lubrifiant Nike, qu'au stimulant Puma. Ou beaucoup plus tard, cette scène désopilante : sous une pluie de soda, seins, croupes et sexes grand offerts, dans un bain de jouvence satirique et libérateur de la publicité, les personnages viennent s'ébattre gaiement à la fontaine du grand Coca.

Paradoxalement, il n'y a nulle pornographie dans cette dépense, bien peu de "subversion" dans cette débauche : la fornication n'est pas exhibitionniste, la position du spectateur n'est jamais celle du voyeur. Nous parlions de perversion, le terme est en effet à prendre au sens propre : détournement de la libido vers un objet autre, normalement considéré comme secondaire ou accessoire - à savoir ici les Puma désignées comme l'objet même de satisfaction : ou plus tôt dans le spectacle, baiser, manger comme des porcs, à s'en faire éclater la panse, mais surtout acheter, consommer - ce qui revient exactement au même. Là est la métaphore la plus efficiente, la plus prodigue, de la pièce.

Sur le fond, on pense à L'Ile aux Fleurs du réalisateur brésilien Jorge Furtado. Sur la planète, hors l'ère de vie qui est la nôtre et qui semble « relativement » préservée, dominent indéniablement le libéralisme sauvage, la misère et l'asservissement de l'homme par l'homme. Du sud de l'Espagne de Schengen aux favelas de Rio de Janeiro, du cartel de Médellin aux décharges humaines de l'Ile aux Fleurs (Rodrigo Garcia vit en Espagne mais il est d'origine argentine - d'où une sensibilité très affirmée aux exemples empruntés en Amérique du sud mais la vision vaut bien sûr à une échelle globale), il en irait ainsi de l'humain comme du végétal, et plutôt comme d'un caoutchouc dans une salle d'attente de dentiste-plasticien. Des hommes libres et heureux mais élevés, éduqués, asservis comme de chétifs et ridicules ficus, comme de malheureux bonzaïs.

Pour illustrer ce thème central, le metteur en scène est d'ailleurs passé par des dizaines de réseaux métaphoriques qui découlaient « naturellement » de cette matrice faussement bucolique : de la traite d'organes, des inégalités Nord-Sud, du culte de la consommation et du libéralisme donc, mais il emprunte aussi bien des voies moins directement politiques - plus pop, plus consuméristes : « de la chirurgie esthétique, de la publicité, du football, ou de l'argent du sport ». Comment, par exemple, des petits gamins du Brésil, issus des quartiers populaires, financent purement et simplement l'industrie du sponsoring sportif et la surenchère des coûts de transfert et des droits de diffusion du football mondial. Ou de la consommanie aiguë qui sévit de ce côté-ci de nos frontières : les chaussures de la marque Puma, prises comme le simple paradigme de la hype mondiale (« elles tuent, tes Puma, man »), sont adulées d'un bout à l'autre de la planète et sont achetées par ces mêmes petits gamins à des prix exorbitants. La finalité de tout cela, nous dit Rodrigo Garcia ? Simplement payer des millions des joueurs « taillés » sur mesure pour rester sur les bancs de touche, faire de la pub ou assurer le spectacle.

Fonctionnant selon un système de signes performatifs éprouvés, Jardineria humana dénonce donc la manipulation de façon globale.... La perversion et la domination sont bien montrées mais avec distanciation et ironie, sans jamais qu'elles soient exercées ni à l'encontre de l'acteur, ni à l'encontre du spectateur. En laissant ainsi toute liberté à chacun de lui donner la portée critique ou subversive, poétique ou polémique, politique ou esthétique qu'il voudra bien y trouver. En laissant surtout toute liberté aux sentiments humains (indignation, pitié, indifférence, compassion, rire, jubilation...) de s'exercer. Le fait est que ce Jardineria Humana virtuose et sensible, fort de ses mille images, se termine sur une drôle, iconoclaste et magnifique pietá.

Là où l'on pouvait donc craindre une épreuve difficilement soutenable, à coups d'agressions gratuites et de provocations publiques, se révèle une création contemporaine totale : pop culture, performance, danse, théâtre, critique sociale, vidéo, sont parfaitement codifiés et maîtrisés. Poète subversif, clown triste, satyricon burlesque, enfant pop survitaminé ? Ou plus simplement génial et adulé auteur et metteur en scène, Rodrigo Garcia ? Certainement un peu de tout cela à la fois.

Jardineira Humana (Jardinage humain)
Une création de Rodrigo García conçue pour :
Idurre Azkúe, Nico Baixas, Teo Baró, Sonia Gómez, Núria Lloansi, Angélica Riquelme
Vidéo de La Pietá : Rodrigo García
avec la collaboration de Maria Zaragoza
Au Théâtre de la Cité Internationale
En partenariat avec le Festival d'Automne à Paris et le Théâtre de la Ville
Du 20 novembre au 6 décembre 2003 à 20h30

"(...) Pour compléter cette information, allumez la télévision à n'importe quelle heure".

Arnaud Jacob


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