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Dragon Rouge

Critique

Lecteurs

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Manger ou être mangé, telle est la question

Deuxième adaptation du Dragon rouge de Thomas Harris après celle de Michael Mann, ce film permet à Anthony Hopkins d'endosser pour la troisième fois le rôle d'Hannibal Lecter. Les méfaits du tueur cannibal sont toujours aussi savoureux, même si la réalisation de Brett Ratner reste très sage et anodine. Ce qui ne l'empêche pas de recéler quelques surprises.

"L'homme et les animaux ne sont qu'un passage et un canal à aliments, une sépulture pour d'autres animaux, une auberge de morts, qui entretiennent leur vie grâce à la mort d'autrui, une gaine de corruption." Léonard De Vinci, Codice Atlantico

Un historique s'impose. En 1981, Thomas Harris publiait aux Etats-Unis Dragon rouge, roman fécond par la foule d'imitations littéraires qu'il suscita. Leur principal ressort était la traque d'un tueur en série à l'intelligence surhumaine par un enquêteur à l'esprit tout aussi retors. La vague s'étala sur une vingtaine d'années et se révéla fort lucrative. Les derniers soubresauts, poussifs, balaient encore de nos jours les présentoirs des librairies. Ce deuxième ouvrage de Thomas Harris, après Black sunday, fut suivi par Le Silence des agneaux et Hannibal, en 1988 et 1999, qui se placèrent également en tête des meilleures ventes. Formant une trilogie, ils se signalèrent par la création du Dr Lecter dit Hannibal le Cannibale, une figure diabolique destinée à entrer dans le panthéon cinématographique. Car très rapidement, l'instrument qui, en d'autres temps, mit en lumière les exploits du Dr Mabuse s'intéressa à ce génie du Mal.

Michael Mann, épaulé par le producteur Dino De Laurentiis, réalisa en 1987 la première adaptation de Dragon Rouge intitulé Manhunter (en français Le Sixième sens). Le film, qui ne manque pas de qualités, ne souleva guère les enthousiasmes. Puis, en 1990, vint Le Silence des agneaux de Jonathan Demme. Il obtint cinq oscars et les faveurs du public, devint un des mètres-étalons du polar des années 90 et permit à Anthony Hopkins de s'approprier le rôle d'Hannibal Lecter. Dix ans après, Dino De Laurentiis profita de l'aura du film et finança l'adaptation d'Hannibal par Ridley Scott, de nouveau avec Hopkins dans le rôle-titre. Cette fois, l'accueil fut mitigé. Nombre de spectateurs se délectèrent cependant du retour du tueur anthropophage. Le producteur italien, attentif à ses bénéfices et toujours propriétaire des droits de Dragon rouge, décida dans la foulée de monter une nouvelle mouture du roman en collaboration avec l'acteur anglais. De cette association résulte le film qui nous intéresse aujourd'hui. Autant les précédents réalisateurs avaient réussi à imprimer aux adaptations leurs styles propres, personnels, c'est-à-dire esthétisant et moderne pour Mann, réaliste et horrifique pour Demme, grotesque et baroque pour Scott, autant la mise en image de Brett Ratner ne se distingue des autres que par son aspect lisse et impersonnel. Il ne fallait peut-être pas en attendre davantage du tâcheron des plaisants quoique anodins Rush Hour 1 & 2. Néanmoins cet anonymat et ce manque d'imagination rendent ce Dragon rouge intrigant.

Par une volonté que l'on peut croire commerciale, le scénariste, le décorateur et certains acteurs du Silence des agneaux ont été rappelés. Des décors ont été reconstitués, en particulier la cellule de l'hôpital psychatrique où est enfermé Lecter. Des scènes et des figures stylistiques semblent se répéter d'un film à l'autre. Une impression de déjà vu nous assaille. Le but est de créer une unité, une cohérence entre les trois dernières adaptations, Dragon rouge se déroulant chronologiquement avant les deux autres; mais aussi plus subtilement, de recouvrir, de chasser nos souvenirs du film de Michael Mann. Ce travail sur la mémoire va d'ailleurs plus loin et travaille l'ouvrage à son insu. En convoquant des pans entiers du film de Demme, en les volant, il se l'approprie, il le phagocyte. Il est une entreprise cannibale. En cela, son mouvement fait écho aux thématiques d'ingurgitation et de digestion qui innervent les précédentes oeuvres, romans et films confondus. En eux, tout n'est que prédation, destruction de l'autre pour mieux faire sien. Ça bouffe, ça dévore, ça régurgite, ça recycle. Chairs, viscères, organes, animaux ou humains, vivants ou morts, tous subissent le même sort. Même les larmes, les papillons, les stylos ou les papiers y passent. Hannibal n'est que le chef d'orchestre d'un morceau joué par des interprètes gémissant de cris et de douleurs. Manger ou être mangé, telle est la question. Par peur de l'insignifiance et de l'occultation, de la disparition, Brett Ratner et son producteur ont préféré choisir la première option.

Cette absence de personnalité, ce mimétisme trouvent un prolongement dans un script qui colle au livre d'origine. Le respect au texte y confine à l'effacement. Et là encore, cela joue paradoxalement en faveur du film. Car les scènes les plus insolites, les plus improbables et donc les plus marquantes du roman, absentes du film de Mann, trouvent maintenant leurs expressions. Si l'on assiste bien à la chasse du tueur de la pleine lune par l'agent spécial Will Graham, une chasse dont Lecter, du fond de sa prison, devient petit à petit le metteur en scène, le grand horloger, on découvre pour la première fois l'arrestation de Lecter et le tueur traqué avalant, au milieu d'un musée new-yorkais, un dessin de William Black The Great Red Dragon and the Woman Clothed with the Sun, et au final renaissant de ses cendres. Les détails du roman conservés, il en reste non pas l'âme, trop métaphysique pour ce film grand public, mais la vitalité et l'invention.

Loin de l'oeuvre singulière attendu, ce conservatisme permet au Dragon rouge de Brett Ratner et De Laurentiis de clore avec une certaine élégance ce triptyque tout entier voué à la gloire d'Hannibal Lecter. Trois réalisateurs, Demme, Scott, Ratner. Trois panneaux qui peignent chacun à leurs manières les multiples facettes du personnage. Rapprochés, ils offrent le visage d'un homme, symbole de ce que refoule une Amérique contrite face à ses origines européennes. Le raffinement allié à la perversité, le goût pour les choses du passé, la culture des belles lettres et du classicisme, le mépris de la cellule familiale, la dénégation de l'autre, ces traits qui font Hannibal le Cannibal sont également les démons qui rendent l'Amérique honteuse, ceux face auxquels elle se sent étriquée, mesquine, racornie. En d'autres termes, Lecter lui tend une image inversée, crépusculaire d'elle-même. Et lui renvoie ses propres insuffisances et faiblesses.

Dragon rouge de Brett Ratner D'après le roman de Thomas Harris. Avec : Anthony Hopkins, Edward Norton, Ralph Fiennes, Harvey Keitel, Emily Watson, Philip Seymour Hoffman. USA, 2002, 2h04. Interdit aux moins de 16 ans.

Manuel Merlet