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Sueurs froides

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Film matrice

La Jetée de Chris Marker, Obsession de Brian De Palma, L'Armée des 12 singes de Terry Gilliam.... De la même manière que le rêve innerve le chef d'oeuvre d'Hitchcock, Vertigo innerve l'imaginaire du cinéma moderne. Vertigo, film matrice de l'oeuvre passée et à venir ?

Au commencement était le verbe, puis le verbe se fit chair... D'un roman de Boileau-Narcejac, D'entre les morts, écrit en 1954, Alfred Hitchcock fit un film, Vertigo. De ce terreau jaillit un arbre aux branches multiples et tortueuses dont la vitalité, depuis, semble ne s'être jamais tarie. La graine fut semée et les fruits vinrent, variés et multicolores. Les mots contenaient en eux une telle puissance d'évocation qu'ils ne pouvaient que perdurer dans les esprits. Ils s'y épanouirent.

Un homme croise une femme, se prend de passion pour elle puis la perd. Elle meurt, sans espoir de retour. Le temps passe, et soudain, elle réapparaît, semblant renaître aux yeux de l'homme. Mais le sort s'acharne et la mort frappe de nouveau. Elle vient alors briser définitivement l'amour qui les unissait. Cette histoire, c'est celle de Scottie, moderne Orphée, qui défia Hadès pour sauver Madeleine, son Eurydice, et tenta de la ramener du royaume des morts. Après avoir perdu celle dont il pense avoir causé le décès, il croit trouver une seconde chance en une femme qui ressemble trait pour trait à sa bien-aimée, l'exclusivité de sa passion l'amenant à la modeler par la force à l'image de celle-ci. Névrose nécrophile ? Amour fétichiste ? L'essentiel n'est pas là. Il est plutôt dans une tentative désespérée de tromper le temps, de conjurer son travail, sa fuite. Scottie se lance dans la recherche d'un amour perdu pour découvrir ce qu'il savait depuis le début, que tout ce qui vit est irrémédiablement rattrapé par la fin. Car dans son échappée hors du temps, il oublia les paroles d'Hadès et voulu dévisager une fois de trop celle qu'il chérissait tant. Il se condamna à la laisser aux Enfers et la perdit ainsi pour toujours. Fatalité... " Le vouloir ne peut rien sur ce qui est derrière lui. Ne pouvoir détruire le temps ni l'avidité dévorante du temps, telle est la détresse la plus solitaire du vouloir. Que le temps ne puisse revenir en arrière, c'est là son grief. Le "fait accompli" est le roc qu'il ne peut déplacer ", écrivait Nietzsche.

Si tout est pris dans cette marche qui nous empêche de retourner sur nos pas, alors le film d'Hitchcock ne pouvait y faire exception. Et il en est devenu lui-même un point, une étape scellée dans la pierre. Ce qui était destiné à n'être qu'une œuvre unique et isolée s'est transformée en une borne vers laquelle dorénavant se tournent tous les regards. Tel un phare, elle brille au loin. Chacun s'y réfère. Il y eut l'avant puis l'après Vertigo, le film créant son propre genre et constituant une matrice pour l'inspiration des créateurs qui suivront. L'histoire de l'art est coutumière de ce type de filiation, que ce soit en musique classique où tel compositeur reprenait et étoffait ou manipulait les notes de tel autre, ou en peinture avec, par exemple, le Déjeuner sur l'herbe de Manet qui inspira un tableau de Monet. Dans les détournements ou les hommages, les cas sont légions. Mais ici, le mécanisme est à la fois similaire et différent.

L'Histoire est jalonnée d'œuvres princeps, inscrites de façon définitive dans la mémoire de l'humanité, une mémoire qui passe de génération en génération. L'Iliade et L'Odyssée sont de celles-là, comme la Joconde ou la neuvième symphonie de Beethoven. Peut-être n'ont-elles pas bouleversé les règles de leur art. Mais les âmes en furent pénétrées si profondément qu'elles ne purent plus en sortir, et ce jusqu'à nos jours. Vertigo, dans le cadre encore jeune et en partie inaccompli du cinéma, exerce un même pouvoir d'attraction, Brian De Palma allant jusqu'à le qualifier de film parfait.

Ainsi, la perfection existerait en ce monde, et Vertigo en serait une des perles. De fait la beauté absolue, quand elle est atteinte, ne peut donner qu'une descendance à l'éclat amoindri, ce qui ne signifie pas sans attrait. On y retrouve toujours les motifs de la perte et du dédoublement de l'être cher, événements dont est témoin un homme, jamais une femme, individu qui, progressivement, va sombrer dans les tourments de la folie. La cause peut en être soit une machination criminelle, soit un hasard diabolique qui œuvre à la lisière du fantastique. L'unité est dans la conservation de la ligne romantique et funèbre dessinée par Alfred Hitchcock, la femme échappant au désir d'un homme incapable d'en appréhender la vérité profonde. Truffaut remarquait d'ailleurs avec justesse que Kim Novak, l'interprète du personnage au nom si proustien, n'avait été choisie que par défaut, Vera Miles, l'actrice pressentie pour le rôle, ne pouvant se libérer pour le tournage ; et ce fait était d'autant plus troublant que la substitution constituait le sujet même du film.

Dans cette généalogie, on trouve pêle-mêle Sang chaud pour meurtre de sang froid, Basic Instinct, Twin Peaks, Lost Highway, L'Ennui ou encore certains récits labyrinthiques de Raoul Ruiz, comme Généalogie d'un crime. Chacun d'entre eux conserve des rapports plus ou moins lointains avec l'œuvre originale, Basic instinct s'ingéniant à en retraverser les décors naturels, dans les environs de San Francisco, ou Twin Peaks en soulignant l'identité avec la Laura d'Otto Preminger, dans lequel un policier s'éprend d'une femme qu'il croit morte et devenue pure image du désir. A cette liste vient aujourd'hui s'ajouter le film de Lou Ye, Su-Zhou river, traversé par une femme à éclipses, qui sort du champ dès que l'homme se fait trop possessif. Scottie, le personnage de James Stewart, s'y voit scindé entre un " je ", narrateur omniscient dont la caméra épouse le regard, et un jeune coursier victime de ses sentiments. D'une histoire à l'autre, les distorsions évoluent, se complètent ou s'opposent. Mais, dans toutes, la femme meurt puis revient à la vie, elle était blonde et devient brune, ou inversement, tout se partage, laissant l'homme seul aux prises avec ses émotions, pendant que s'approche le gouffre de la schizophrénie.

Une branche s'extrait néanmoins du feuillage pour jaillir dans toute sa verdeur. C'est Obsession, réalisé en 1976 par Brian De Palma. Ce dernier fut tant imprégné par Vertigo qu'il y reviendra régulièrement. Body double, par exemple, s'articule autour d'une mystification et d'un travestissement au but criminel. Quant à Obsession, il va jusqu'à solliciter la participation de Bernard Herrmann, musicien sans qui le film de 1958 n'atteindrait pas cette puissance mélancolique tant louée depuis quarante ans. Dans sa partition originale, il inclura d'ailleurs des passages de Tristan et Isolde, drame wagnérien tissé de passion et de tristesse. La chaîne se poursuivait, en somme, comme une note qui viendrait de la nuit des temps en se jouant des silences provisoires, et résonnerait à nouveau dans le film de De Palma. Un père s'effondre à la suite des disparitions de sa fille et de son épouse. Puis il revient au monde après avoir rencontrer celle qu'il croit être le sosie de cette dernière. Au dénouement, on s'apercevra que les figures y sont déplacées par rapport à l'œuvre originelle, mais les enjeux restent les mêmes. Ils y sont aussi intenses, la dernière composition d'Herrmann y retrouvant les accents funèbres et déchirants de Vertigo, accomplis dans une transfiguration de la mort. De Palma construit un commentaire à la forme onirique sur ce qui s'apparentait déjà au songe. Il surajoute une couche au tableau initial et, au lieu de le cacher, en révèle, comme par émulsion, les lignes de force. En fait, avec ce film, il innove et invente le principe du repentir cinématographique.

La logique du rêve innerve Vertigo. Le titre lui-même ne suggère-t-il pas une fantaisie, une chute dans le fantasme ? Il était donc normal qu'un poète, un jour, s'y intéressa. Et la chose s'accomplit quand Chris. Marker décida d'en faire la substance de Le Jetée, son "photo-roman" de 1962. On y voit un homme et une femme marchant l'un à côté de l'autre, sans avenir, sans projet, et néanmoins confiants. Ils marchent, pris dans un temps qui s'enroule, un temps où l'instant de leur rencontre repasse, toujours, de nouveau. Mais soudain, " ils sentent devant eux une barrière ". L'homme est en effet un voyageur du temps. Il est venu de l'avenir pour trouver dans le passé, c'est-à-dire notre présent, la clé qui sauvera une humanité terrassée par une hypothétique guerre mondiale. Pour l'amour de cette femme croisée sur le chemin de sa quête, il tentera de sortir de la logique du temps. Il essaiera d'échapper à son époque, à un avenir souterrain et morbide, pour rester vivre dans ce présent si plein de sensations et de bonheur. Et, malgré l'aide de sa machine à remonter le temps, à refaire la vie, il sera rattrapé par ses commanditaires. Double de ce Scottie que le vertige des heures rendit fou à jamais, il comprendra "qu'on ne s'évade pas du temps".

La jetée est ponctuée de regards hagards, éberlués, aux orbites creusées sous l'emprise de la démence. Ces yeux grands ouverts qui ne se ferment que pour mieux plonger dans le sommeil de la raison, ce sont également ceux de nos amants tragiques, qui s'enlacent au bord d'un océan pacifique déchaîné par la tempête. Il y a communauté d'esprit entre les deux couples, entre ces deux récits coupés dans l'étoffe dont sont faits les rêves.

Chris Marker est un auteur qui sans cesse se réfère au passé, aux mémoires collectives et individuelles. Il y revient constamment, hanté qu'il est par l'Histoire et par certains films. Hiroshima mon amour, Persona, Vertigo... Tous resurgissent d'une manière ou d'une autre dans les poèmes cinématographiques de cet écrivain de la caméra. En 1982, à l'occasion de Sans soleil, il explore San Francisco pour retrouver les lieux de tournage de Vertigo. Il éclaire alors les effets du temps sur une ville qui, en 1958, en constituait, le troisième protagoniste, palpitant au rythme des élans de Scottie et de Madeleine. Il retourne ainsi à Muir Woods où la coupe de séquoia trône toujours à l'entrée, en souvenir du jour où Madeleine pointa un sillon issu d'une époque révolue, en déclarant, mystérieuse, qu'elle venait de "". C'est cette même coupe que l'on retrouve dans La Jetée, cette fois dans le jardin des plantes, à Paris, comme on y retrouve aussi la beauté d'un chignon tenu d'une main délicate, ou le moment fragile, en équilibre, où une femme s'éveille à la lumière du jour.

La Jetée est un peu le fruit tombé hors de l'arbre. Il a mûri et, dans sa chute, est allé fertiliser le sol environnant. Il a engendré sa propre postérité, continuant à porter en elle la sève qui l'avait nourri. Ainsi, en 1995 sortit L'Armée des 12 singes. Réalisé par Terry Gilliam, ce film réécrit le court-métrage de Chris. Marker. La trame en est similaire, les épisodes implicites dans le premier étant mis en images dans le second. La plante y prend de l'ampleur. Elle s'ouvre, lumineuse, par la magie d'un regard visionnaire. Le film emprunte bien sûr des éléments à La Jetée, mais il va également plus loin. Il revient à l'origine de tout, c'est-à-dire à Vertigo qu'il cite nombre de fois. Madeleine Stowe, magnifique brune dont on se demande si elle n'a pas été aussi choisie pour son prénom, s'y coiffe d'une perruque blonde justifiée dans le scénario par la nécessité d'échapper à de dangereux poursuivants. Et c'est en un instant bercé par la musique de Bernard Herrmann qu'elle apparaît ainsi accoutrée à un Bruce Willis hébété. Car ils sont dans une salle de cinéma. Et derrière eux, sur l'écran, se profilent les plus célèbres scènes du film d'Hitchcock. De la douce suggestion de Chris. Marker nous passons donc à l'explicite de la citation directe.

Ce pourrait être dommageable. Ça ne l'est pas. Car un dialogue s'est instauré entre les trois films, formant au fil des années un triptyque dédié au temps qui passe. Ils s'interpellent et se répondent. On pourrait dire que les branches se sont enchevêtrées jusqu'à en être confondus. Mais leur manière de faire retour sur ce qui les a précédés suggère plutôt l'image du Damballah, ce serpent qui se mord la queue, symbole de la perfection géométrique de l'univers. Car, dans ces trois panneaux, comme l'écrit Chris Marker, "la spirale du temps n'arrête pas d'avaler le présent et d'élargir les contours du passé".

Ici l'Art rejoint la physique et les mathématiques. Il vérifie ces lois qui voudraient que chaque détail d'un ensemble en répète la configuration générale, jusqu'à l'infini, l'univers s'enroulant sur lui-même sans pour autant imploser. Le chignon, les spirales des génériques, les pupilles, la coupe de séquoia, voilà autant de cercles qui réitèrent le dessin d'ensemble. Ce dernier entre d'ailleurs en résonance avec le contenu même de ses parties, en les contredisant. Tous ces films nous chantent la tristesse de la condition humaine, emprisonnée dans son incapacité à rejouer ce qui a été fait, le passé se figeant de manière définitive dans l'avancée du temps. Mais leur suite dans une chaîne que l'on pourrait qualifier d'écologique agit comme une conjuration de cette logique fatale. Puisque s'y répètent régulièrement et peut-être indéfiniment les mêmes gestes, les mêmes paroles, comme dans un boléro en expansion.

Scottie et ses différents succédanés incarneraient alors la Volonté de Puissance conceptualisée par Nietzsche, dans la perspective de nous délivrer du flux incessant des choses par le vouloir de L'Eternel Retour : " Si, dans tout ce que tu veux faire, tu commences par te demander : "Est-il sûr que je veuille le faire un nombre infini de fois ?", ce sera pour toi le centre de gravité le plus solide ". Tous ces hommes en effet affirment leur amour. Ils le vivent avec le désir d'atteindre l'éternité, cet apogée situé hors de la marche du temps. Et leur succession est en soi la confirmation de cette affirmation. Que ce désir ne les libère pas mais au contraire les rende fous ou les conduise à la mort est une autre.

Vertigo
De Alfred Hitchcock
Avec James Stewart, Kim Novak
Etats Unis, 1959, 123 min.

Sur le web :
- Lire la chronique de L'ombre d'un doute (1943).
Manuel Merlet


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