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Flicker - Big Art Group

Pour la vraie série B


Flicker - Big Art Group


Mise en scène de Caden Manson

Après une création en France - à l'occasion du Festival d'automne 2002 -, il fallait se rendre à Rennes, à l'excellent festival Mettre en Scène du TNB, pour voir à nouveau Flicker et la recherche hybride du Big Art Group, considéré par la presse américaine comme le must de la recherche théâtrale contemporaine. Pétard mouillé ?

Après le King Lear de Travis Preston, joué au dernier festival Frictions 2003, c'était donc pour le public français (et surtout pour moi) une nouvelle occasion de se frotter à la création théâtrale US. Objectif : essayer de comprendre si le mélange spectaculaire des formes d'expression demeure une tactique inévitable de survie face au fric et aux paillettes de Broadway/Hollywood, ou bien si d'autres champs de recherche, moins tape-à-l'œil, peuvent être explorés, à la manière par exemple d'un Richard Maxwell, dont les textes et le travail tentent d'aller un peu au delà de la simple accumulation technique de symboles prédigérés (on en parlera peut-être un jour en détails, si le passionnant Joe, sa dernière création, est invité sur le sol européen).

On a notre première piste de réponse en entrant dans la salle Didier-Georges Gabily - perdue au beau milieu d'une zone industrielle anonyme - en voyant un écran de 6/7 mètres posé sur la scène et orné de 3 mini-DV braquées sur le fond de scène. Les 3 images filmées sont projetées sur l'écran et les acteurs se déplaceront toujours derrière. Le dispositif est fixe. Rien ne bougera plus jusqu'à la fin.

Durant toute la performance, l'attention du public devra donc se porter sur le résultat audiovisuel d'un travail de manipulation et d'acteur qu'il ne pourra apercevoir que par bribes, pour peu qu'il soit assez haut placé dans le gradin. Evacuée la voix (les comédiens sont sonorisés), évacué le corps, ne reste plus que l'image et le message quelque peu simpliste du metteur en scène tendant, par une double narration parallèle, à provoquer quelques rapprochements entre l'histoire sordide d'un trio amoureux et la virée caricaturale d'un groupe de jeunes gens décimés les uns après les autres par un tueur de série B.

Heureusement, le tout n'est pas dénué d'humour ni de virtuosité (les jeux avec les angles morts sont le plus souvent brillants) et le divertissement est au rendez-vous, l'entertainement pour être plus précis, car souvent on est tout de même amenés à se demander ce qui vraiment motive un tel travail de titan, quel propos sous-tend le projet, au-delà du numéro technique. Pour le coup, on reste sur notre faim et le spectateur se doit de trouver lui-même l'interprétation qui lui conviendra le mieux ; même si Caden Manson déclare que sa pièce « explore les affinités complexes entre le voyeurisme quotidien et la mort spectaculaire », tout ça sent l'esbroufe à plein nez.

Pourquoi adopter une position aussi dure ? La première constatation à faire réside dans le jeu même des acteurs, filmés donc, et qui restent continuellement figés dans une posture « Actor's Studio » ultra-réaliste, particulièrement pénible car sans jamais aucune proposition que le fier étalage de la leçon hollywoodienne bien apprise. A aucun moment ces normes stylistiques ne sont remises en cause, à tel point qu'on regrette parfois la vraie série B qui elle au moins peut se permettre les « mauvais acteurs », les ratés, les erreurs et tout ce qui fait qu'un spectacle devient humain et chaud.

Ici, le tableau est idyllique. Pas un faux pli, toute action millimétrée, toute parole mesurée, pas un gramme de saleté et une technique gloutonne qui ne laisse aucune marge de liberté aux comédiens, si ce n'est peut être un peu de cabotinage lorsqu'une blague fonctionne.

Serions-nous passés à côté de quelque chose ? Devait-on déceler quelque trappe secrète ouvrant sur le sens du spectacle, lequel serait devenu autre chose que la rigide tentative de reproduction d'une esthétique qui lui échappe d'emblée, sans rien imaginer, sans rien construire, simplement fidèle à cette idée du « juste » où le risque réside seulement dans la peur de l'échec, sans remise en question non plus, développant un art de sous-second degré qui aurait décrété comme achevée l'aventure du « montrer ».

Dès lors, c'est le dispositif et son exécution auxquels il convient de s'intéresser pour en apprendre beaucoup plus long sur cette jeunesse américaine qu'on essaie de nous décrire, et dans les changements de costumes chronométrés, les expressions de concentration avant d'entrer dans le champ, dans les manipulations minutieuse de chaque accessoire, c'est là qu'on pourra déceler un peu de la nature de cette génération de comédiens de théâtre américains, impeccables, irréprochables, orthonormaux, dépossédés du droit à l'erreur et désespérément forcés à l'efficacité.

Flicker a été créé à New-York le 3 janvier 2002.
Texte : Jemma Nelson avec Caden Manson et Rebecca Summer Burgos.
Créé par Caden Manson et Jemma Nelson
Mise en scène décor et vidéo : Caden Manson
Son, musique : Jemma Nelson
Spectacle en anglais surtitré en français
Avec Amy Miley, Linsey Bostwick, Rebecca Summer Burgos, Justin Christopher, David Commander, Cary Curran, Tommy Lonardo, Willie Mullins, Jeff Randall

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