Mise en scène Adel Hakim - Au Théâtre Aleph (Ivry) jusqu'au 30 novembre 2003
Avec la victoire du franquisme en Espagne ou la répression de la Commune de Paris, le coup d'état chilien du 11 septembre 1973 fait partie de ces drames de l'histoire qui font battre le cœur, pour peu qu'on l'ait un tant soit peu à gauche.
Mais en l'occurrence c'est moins la pièce d'Oscar Castro que l'Histoire elle-même qui a fait dans la caricature : le courage héroïque d'Allende opposé à la trahison de Pinochet, le mouvement de masse qui a porté la gauche au pouvoir contrastant avec les manœuvres de la haute bourgeoisie et de l'armée, dessinent la trame ô combien manichéenne du biopic qu'Hollywood ne tournera jamais, et pour cause. Lourdement impliqués dans la destabilisation économique («il faut faire hurler l'économie» martèle Kissinger) et sociale du pays, puis dans le putsch via la CIA, les Etats-Unis ont écrit là l'une des pages les plus honteuses de leur histoire.
«Leur implication dans ce premier 11 septembre était telle, raconte le metteur en scène Adel Hakim, que beaucoup de chiliens craignaient que ce ne soit un de leurs concitoyens qui aurait perpétré, en guise de folle et emblématique représailles, l'attentat contre les Tours Jumelles… ».
Surtout Oscar Castro ne se limite pas au récit croisé de la dernière nuit d'Allende et des souvenirs de sa vie, structure classiquement tragique : il l'enchâsse dans une fable pirandellienne qui voit l'auteur, une nuit de 11 septembre, confronté à ses démons. Enfermé par mégarde dans son théâtre, assailli par ses propres personnages, il se voit sommé d'écrire - enfin - sur le président assassiné. Tout au long de la pièce les vies de l'homme d'Etat et de l'homme de théâtre vont ainsi s'interpénétrer, la biographie d'Allende et les souvenirs de Castro, se mêler…
Le procédé vaut ce qu'il vaut. Mais il a le mérite de mettre à nu l'enjeu intime de ce spectacle. Le coup d'Etat de Pinochet, la mort d'Allende, la longue nuit dictatoriale qui a suivi, constituent précisément l'événement fondateur de la vie théâtrale et personnelle d'Oscar Castro, qui en 1976 quitte le Chili pour fuir la répression politique et s'installer en France. Comme le romancier Luis Sepulveda, comme le poète Pablo Neruda (qui mourra quelques jours après le coup d'état), le dramaturge Oscar Castro a souffert dans sa chair de ces événements de septembre 1973. Et c'est cette blessure qu'il nous offre, le corps vieilli et la voix fatiguée, en endossant le double rôle principal (lui-même/Allende). Mais aucun narcissisme, aucun pathos dans ce spectacle pudique et mélancolique : Oscar Castro ne se met pas en avant, il fait simplement corps avec l'histoire de son pays. Et le reste de la troupe, Français et Chiliens confondus, est à l'unisson de cet engagement intime, telle cette jeune comédienne qui écrasera une larme au moment des saluts.
C'est ce qui fait tout le prix du 11 septembre de Salvador Allende : pour une fois le spectacle est bien « vivant », il palpite, il pleure, il saigne sous nos yeux. Ce qui en fait, malgré quelques approximations des comédiens et quelques naïvetés d'écriture et de mise en scène, un rare et précieux moment de théâtre. El Pueblo, unido…
Le 11 septembre de Salvador Allende
d'Oscar Castro
Adaptation et mise en scène Adel Hakim
Avec Louise Bauduret, Oscar Castro, Anaï Castro-Heyman, Christian Gobert, Mehdi Kerouani, Sylvie Miqueu, Simon Morales, Renata Nunez, Gabriela Perez, Antu Pregnan-Martinez
Jusqu'au 30 novembre, les jeudis, vendredis et samedis à 20 h 30
à l'Espace Aleph - 30, rue Christophe Colomb - Ivry sur Seine -M° Pierre Curie
Réservations : 01 46 70 56 85
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