Espace EURO RSCG à Paris, jusqu'au 15 novembre 2003
Entre les quatre murs de son studio de fortune et à grands coups de basses techno, c'est un véritable essai de sociologie qu'est parvenue à écrire Rineke Dijkstra, une réflexion profonde sur notre "peau sociale", sur les fondements de notre identité.
The Buzz Club / Mystery World, Liverpool, UK / Zaandam NL, première pièce vidéo de l'artiste hollandaise Rineke Dijkstra, a été réalisée dans des dance clubs à Liverpool et Zaandam. Rineke Dijkstra y a enregistré de jeunes clubbers dans un studio placé directement à côté de la piste de danse principale. Sans donner d'indications précises, elle leur a proposé certains scénarios : "Imagine que tu veux danser, tu es au bout de la piste et tu as envie de danser, tu bouges un petit peu mais pas vraiment". Les danseurs affrontent ou évitent la caméra, sont emportés par le rythme, soufflent des cercles de fumée ou se laissent soudainement aller à des danses frénétiques.
Comme dans plusieurs photos issues de séries plus anciennes (photos de jeunes seuls ou en petits groupes sur des plages aux Etats-Unis, en Ukraine, en Pologne...), Rineke Dijkstra montre ici avec grâce la vulnérabilité, les corps en transformation, la recherche d'identité d'adolescents filmés isolément. Mais dans The Buzz Club, au-delà de cette fragilité exposée, c'est le groupe social et ses mécanismes qui sont admirablement mis à jour par l'artiste.
D'après Durkheim, certains "phénomènes sociaux" dépassent largement la somme des comportements individuels qui les composent. Le phénomène social, même s'il prend son origine dans la base des individus, peut acquérir une forme d'autonomie, se développer et finalement "vivre d'une vie propre"*
Dans The Buzz Club, la boîte de nuit apparaît comme un lieu possédant ses propres normes, un ensemble de codes tacites, développés et complexes, qui semblent s'imposer aux individus (règles à l'entrée de la boîte, économie de la séduction, attitudes codées sur et autour de la piste de danse...). Parce que, dans cette vidéo, les danseurs sont mis à l'écart du groupe, tout ce système de normes ne s'applique plus à un environnement social mais se reporte à l'échelle d'un individu isolé. Or, malgré l'absence de groupe, les danseurs continuent à se comporter de manière sociale (jeu de séduction, affirmation de la virilité pour les garçons, etc.), reproduisent certains des codes collectifs dans leur jeu avec la caméra (regard ou évitement), bref, ont intégré des normes qui, au moment où ils dansent (seuls), ont pourtant perdu une partie de leur sens.
Lorsqu'il décrit son travail, le jeune photographe français Charles Fréger, parle d'une étude sur "la peau sociale - tout ce qui traduit l'appartenance à un groupe". Entre les quatre murs de son studio de fortune et à grands coups de basses techno, c'est un véritable essai de sociologie qu'est parvenue à écrire Rineke Dijkstra, une réflexion profonde sur notre "peau sociale", sur les fondements de notre identité.
Festival d'automne à Paris
Rineke Dijkstra à l'Espace EURO RSCG
85, rue du Faubourg St Martin 75010 Paris
Tous les jours sauf le mardi, de 11h à 19h.
* Emile Durkheim, Représentations individuelles et représentations collectives, 1898.
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