Médée est à l'affiche de deux pièces. Médée de Max Rouquette, mise en scène de Jean-Louis Martinelli, retrace les derniers instants avant l'horreur, dans une Afrique lunaire et sacrée. Médée Kali de Laurent Gaudé, mise en scène de Philippe Calvario, raconte la Médée hantée, qui revient sur les traces du meurtre de ses enfants. Deux personnages de femme sublimes et monstrueux. Deux comédiennes magistrales, corps et mots tout à la fois.

La large scène du Théâtre des Amandiers s'ouvre sur cette terre d'Afrique chaude, village perdu dans le paysage sans fin de la brousse, voiture abandonnée, hommes et femmes se tenant là, à ciel ouvert, vivant des tragédies, commentant celles des autres. Ecrite avec le rêve d'une représentation en plein air dans un théâtre dessiné par la nature, Médée devrait être, selon son auteur, le poète occitan Max Rouquette, «à l'image de ce théâtre, dans son esprit, pierreux, brutal, dur, sans ornement, mais parfois avec l'ampleur du vent, de la chaleur, de l'air, du ciel, de la nuit ; et aurait pourtant les reflets et les significations de la vie, de ses tourments, des tempêtes, des songes et de la souffrance de tout homme, dans tous les temps». Tout cela est présent dans la mise en scène de Jean-Louis Martinelli, tout cela et la lumière du crépuscule qui plonge les hommes dans l'angoisse, et celle de la lune, qui seule vient éclairer la résolution criminelle de Médée, et celle du jour naissant, celle de l'irrémédiable.

Dans les premières minutes du spectacle, on s'étonne d'entendre cette langue peu connue de Max Rouquette, langue aux mille images, qui sait se faire sensuelle comme rageuse, profane comme sacrée. On s'étonne, mais pas de l'entendre dans la bouche des comédiens africains qu'a réunis Jean-Louis Martinelli à l'occasion de son voyage à Bobo-Dioulasso, la deuxième ville du Burkina-Faso. On s'étonne au contraire de ce que la pièce ait pu être écrite pour d'autres, jouée par d'autres. La rencontre entre le texte et cette Afrique qui vit sous nos yeux est si forte, langue et ciel immense, langue et lumière qui ne connaît pas l'électricité, langue et couleurs des pagnes des femmes du chœur bambara. Les psaumes qui ponctuent le texte de Max Rouquette ont été traduits dans ce dialecte de l'Afrique de l'Ouest et, sur une musique composée par Ray Lema, sont chantés par un chœur de femmes griottes de Bobo, expression parfaite de cette communauté africaine si vivace encore. Jean-Louis Martinelli, dont on se souvient de la monumentale mise en scène de Catégorie 3.1 de Lars Norén, prouve une fois de plus qu'il est le grand metteur en scène du collectif. Et puis il y a Félicité Wouassi, comédienne d'origine ivoirienne. La violence du texte résonne avec sa violence, la sensualité avec sa sensualité, la détresse avec sa détresse. Elle est, comme le texte, monstrueuse et douce, toute-puissante et abandonnée. Elle est la présence fascinante, la présence terrifiante que dessine chaque mot de la pièce. Elle est le corps qu'appelle le texte.

Le corps qu'appelle le texte, - ce miracle, Myriam Boyer l'est aussi pour la Médée Kali de Laurent Gaudé. L'auteur a écrit le texte pour elle. Quasiment seule en scène dans la petite salle du Théâtre du Rond-Point, l'actrice retrace l'histoire de cette femme venue d'Inde, de cette mendiante qui a traversé les plaines de Colchide, pour tout donner à ce Jason, qui a fini par la trahir. Myriam Boyer raconte la jeunesse - et elle est la jeunesse -, elle raconte la beauté - et elle est la beauté. Elle dit la fascination qu'elle suscitait, elle, danseuse magnifique - et elle est fascinante. Laurent Gaudé sait dire le vertige qu'une femme peut éprouver face à la beauté des hommes, la puissance de son désir, la force de son sexe, et Myriam Boyer incarne tout ça, vacillement, dévotion, désir, puissance, surpuissance. Après, c'est la trahison, et la vengeance, et la folie, le meurtre. Alors Myriam Boyer devient la folle, le monstre, la sanguinaire. Elle se gonfle, se dresse, apparaît laide à faire peur.

Mais tout le temps, Médée Kali reste l'amoureuse, l'amoureuse de la vie, de l'amour et des hommes, l'incarnation de ce désir féminin, si rare de nos jours, happé qu'il est par les représentations de la publicité et des magazines féminins. Double surprise de trouver cette incarnation dans les mots d'un auteur homme et dans le corps d'une femme de l'âge de Myriam Boyer. Le désir surgit là pourtant, impérieux, désir de chienne et de louve, de sang qui afflue sous la peau, désir de celle qui à la fois succombe et pétrifie. On regrettera d'autant plus une mise en scène illustrative, chargée, débordante, là où le corps et les mots disaient tout, montraient tout.

Médée, de Max Rouquette
Mise en scène de Jean-Louis Martinelli
Musique Ray Lema
Avec Ténin Dembélé, Adiaratou Diabaté, Haoua Diawara, Assetou Demba, Bakary Konaté, Karidia Konaté, Fatimata Kouyaté, Léontine Ouédraogo, Moussa Sanou, Hamadou Sawadogo, Félicité Wouassi, Blandine Yaméogo et Mamane Thiam (musicien)
Au Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu'au 16 novembre 2003
Du mardi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 15 h 30
Théâtre Nanterre-Amandiers, 7, avenue Pablo Picasso, 92 022 Nanterre, tél. 01 46 14 70 00

Médée Kali, de Laurent Gaudé
Mise en scène de Philippe Calvario
Avec Myriam Boyer et Jacques Martial
Jusqu'au 19 octobre au Théâtre du Rond-Point et du 13 au 17 janvier à la Comédie de Reims

Estelle Lépine




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