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Ken Park, un film limite

Ken Park, un film limite

These days

Ken Park est un film de Larry Clark. Totalement, jusqu'au bout. C'est un aveu, une obscène confession, une pornographique digression autobiographique du regard. Ken Park est une limite, un tout. Clark a tout montré, tout dit, tout fait. Tout ce qu'il désirait y est, tout ce qu'il est et ce qu'il prétend être est là. Ken Park est un aboutissement, la cristallisation d'une carrière, le firmament d'un auteur.

En 2003 Larry Clark est un artiste. Il l'était déjà avant, mais bizarrement on ne s'en était pas complètement aperçu. Il était photographe, il faisait du cinéma. A New York surtout. De la photo underground, du cinéma indépendant produit par la France, mère patrie des auteurs incompris. Kids, Another day in paradise, Bully, puis le plus confidentiel Teenage caveman. Clark y a filmé des kids, des adolescents dont il partageait la tourmente. Toujours au plus près, à leur hauteur. Son regard épousait non seulement leur corps, sensuellement, mais aussi leur ivresse. Il était au cœur du cyclone. Sa mise en scène s'oubliait dans le mouvement des personnages, au cœur des situations. Il y était toujours question des mêmes thèmes : l'adolescence dont il faut construire le mythe, l'adulte dont on refuse l'héritage au travers de parents absents ou désolidarisés (Another day in paradise, Kids), l'impossibilité de prendre conscience de ses actes (Kids, Bully). Il était parfois question de morale. Pas celle de l'adulte qui regarderait la déchéance d'une certaine jeunesse américaine, mais celle du grand frère qui n'aurait pas vraiment grandi. Quelqu'un qui aurait fait les mêmes conneries, qui nous met en garde contre le pire : la loi et la justice auront toujours raison, et elles n'auront pas tort (Bully).

La filiation est un nerf dans le cinéma de Larry Clark. Même dans Teenage Caveman, son hommage à Stan Weston (créateur des effets spéciaux pour Alien), Clark détournait la commande pour réaliser une parfaite synthèse (entre B et Z) de ses tourments. Toujours en corps à corps, il filmait des kids en plein territoire post apocalyptique, rêvant de sexe, de drogue et d'alcool pour fuir une communauté d'adultes aux pères spirituels incestueux. Pourvu qu'il y ait l'ivresse et une caméra pour la saisir. A chaque fois Larry Clark a saisi une pulsation, une profondeur qui paradoxalement restait mystérieuse, un temps de la répétition, des corps perdus dans un éternel présent perpétuel dont la clé reste intérieure ou hors champ. Derrière, il y avait toujours l'Amérique (territoire de prédilection, espace de travail et d'interrogation) et la drogue, comme des décors évidents liés aux sujets. Les figures paternelles (traîtresses ou absentes) entraient en écho avec une dimension plus vaste, celle d'un pays tout entier et de son histoire. Et ainsi à l'impossibilité d'une identification au passé, à des racines, à une culture, à une union ou une patrie. A un groupe. Chez Larry Clark se cachaient des maux en creux et des mots absents. Le trouble politique résonnait sur les corps inconnus de ces adolescents ; ces personnages entre deux temps, toujours dans la marge ; ces personnages virginaux vivant les pires excès, constamment mis en danger, éprouvant sans cesse un sentiment de perte et de recherche au travers de la substance.

Avec Ken Park, quelque chose à changé. Ce scénario, inspiré des situations vécues par Larry Clark puis écrites par Harmony Korine (Gummo), serait le projet originel de Clark. Son premier désir concret de cinéma, avant Kids. Le film qu'il a toujours voulu faire. Mais c'est quoi Ken Park ? Une série de personnages, une galerie d'adolescents où chacun à sa scène, son univers clos, avec ses désirs, son mal-être, ses problèmes, et surtout ses parents. Il y a Shawn, Peaches, Claude, Tate, et puis Ken Park qui ouvre la danse par son suicide. C'est un théâtre où chaque personnage élabore une idée, une vision, une vision précise et singulière qui s'incarne dans un tout. Un bal des horreurs et du mal où l'adulte incarne la tumeur ; où l'adulte est brisé, paumé, où ses frustrations pèsent sur ses enfants ; où le temps de vieillir passe mal, où il est le symbole d'une désolidarisation du présent. L'adulte n'existe pas, il ne sait oublier, il ne peut plus projeter, il a perdu toutes ses illusions. Il ne sait plus comment faire pour lui-même et pour sa descendance. Perdu entre le désir d'inceste (le père de Claude et la mère de la petite amie de Shawn, Rhonda), la volonté de faire revivre les visages des morts au travers d'une religion dont le lien est devenu névrotique (le père de Peaches) et l'incompréhension totale (les grands parents de Tate). L'adulte a un rapport complexé et complexe avec le passé. Son temps est celui d'une majorité rouillée, mal admise, qui entraîne les adolescents dans la tourmente de leur névrose.

Plus qu'il ne l'avait montré dans Another day... avec Bobby (James Woods), et de manière clairement définie, Clark regarde l'adulte de travers. Il renforce complaisamment le trait, l'appuie jusqu'à ce qu'il dégorge. Dans Ken Park, les adultes n'ont pas leur chance. Ils sont presque tous foutus. Emprisonnés dans leur réalité et leur temps, ils sont à la fois lucides (trop) et ont perdu tout moyen de faire substituer un lien stable. Ils brisent les totems de la liberté (le skate de Claude), emprisonnent leur enfants dans des névroses fétichistes (le père de Peaches) ou explorent leur fille à travers la sexualité (Rhonda). Les Kids sont entre deux feux, sans véritable réalité. Ils sont en mutation, la glaise documentaire du cinéma de Larry Clark, rêvant de fiction et de s'enfuir du réel. L'autorité paternelle est un lien qui pèse, qu'il faut fuir. Une filiation dont il faut s'échapper pour créer sa propre histoire, son devenir. Les parents sont un bloc tranché et tranchant, une présence que Clark filme comme un repoussoir sans appel.

Ken Park c'est aussi des absences, des trous, de l'inexplicable. Alors que l'obscénité est à son comble, que Clark montre tout, y compris ses obsessions, il subsiste des éléments que le regard ne peut pas comprendre, parce que Clark ne veut peut-être rien nous dire, mais tout simplement construire. Respectant la logique du point de vue singulier sur le monde, il ne cherche jamais à répondre à des pourquoi. Pourquoi Tate a-t-il commis ce crime ? Pourquoi a-t-il ce comportement ? Autant le suicide de Ken Park s'explique (il ne peut ou ne veut devenir père), autant le meurtre de Tate ne dit rien. Il ne répond pas. Et tout Ken Park, dans son ensemble et comme toujours chez Larry Clark, est un film de questions. Il en pose et en cela réside l'un de ses principaux désirs. Il veut nous interroger non pas sur ce que l'on voit (Ken Park est un film excessif, nihiliste, mais pas subversif) mais sur comment on le regarde.

Qui regarde justement dans Ken Park ? Et comment ? Pour la première fois, Clark est accompagné. Il est avec Ed Lachman, brillant chef opérateur vu récemment chez Todd Haynes dans son Far from Heaven. Qu'est-ce qui change dans ce regard à deux ? L'espace et son découpage n'est plus le même. L'urgence à disparu. Clark ne traque plus un souffle, une énergie. De manière paradoxale, Ken Park est le film qui se rapproche le plus des travaux photos de Clark et celui qui s'éloigne (peut-être) le plus de son cinéma. Le film cherche à figer, dans une sorte d'instantané, la vision de chaque personnage. La structure narrative, qui les sépare chacun dans leurs espaces et leurs problèmes, les fixe dans une temporalité commune mais disjointe. Un peu comme si chacun prenait une pose devant une caméra passée par là, saisissant quelques fragments de vie. D'un trait elle veut souligner, d'un clic elle montrera. Et cette structure n'est pas sans rappeler celle du portrait.

Mais il n'y a plus l'urgence, ce sentiment vif et presque instinctif qui parcourait Kids ou Bully. Dans Ken Park, Larry Clark n'est plus à la hauteur de ses Kids. Il est devenu cet artiste, au sens fort, (trop) plein. C'est un Auteur. Le changement est significatif. L'univers de l'adolescence devient matière, quelque chose avec lequel le regard de Clark joue et qu'il manipule afin d'élaborer une théorie, un mythe. Il réalise un film sur une idée de son cinéma, son art. Il radicalise tout, du montrable au montré, de son sujet à ses thématiques. Ken Park, c'est presque une parodie de Larry Clark, du Larry Clark au carré. Il y a un (sur)effort du sens et du point de vue sur ce qui avant naissait d'une mise en scène partagée entre documentaire et fiction plus libre, moins arbitraire. Ici, Clark entre au plus près de la fiction, il plonge dans son univers comme si celui-ci s'était désolidarisé du réel : l'adolescence persistant à rester insondable, mais avec cette fois l'éventualité de pouvoir la délimiter.

Ken Park est un acte aussi désespéré qu'ouvert. Clark veut tout montrer, parce que dans sa vision du monde tout est montrable. Vieille utopie ? Que faire de ces images, de ces corps nus, de ces sexes qu'une bouche de jeune fille avale avec une sensualité légèrement maladroite ? Dans les ébats sexuels des kids se cache leur liberté, une possibilité d'échapper au monde, de s'abstraire de l'Histoire. Le sexe est un moyen d'expérimenter les limites du monde qui les entoure et de les faire exploser. Le sexe et la jouissance participent à la construction de leur monde, c'est là où ils s'émancipent, où ils prennent possession de leur corps et donc de leur réalité. Le sexe est une ouverture à l'autre, une promesse d'être et pouvoir vivre ensemble, dans lequel Shawn, Peaches et Claude viennent s'abandonner, se retrouver en-dehors du monde. Dans ce microcosme des désirs simples et du plaisir, l'espace est immédiat, transposé au présent. Clark et Lachman filment avec sensualité des corps éternellement beaux qui rappellent l'adolescence vue par l'Antiquité. Le regard se pose sur des chairs, des gestes existant pour eux-mêmes, à la fois unis, réunis, solidaires et singuliers, enfin accomplis et détachés de la présence des parents qui n'auront fait qu'avorter et surtout reculer le plaisir. Mais plus tôt et en parallèle les désirs contrariés de Tate effleurent les limites de la masturbation. Frontalement, Clark étale une pornographie de la solitude, d'un sperme délaissé, d'un mal-être et d'une frustration au détour de la folie. C'est de l'énigme de ce mal-être que jaillit le personnage Ken Park, dont nous ne savons presque rien. Lui qui nous fait contempler sa mort en vidéo, histoire de laisser une trace à l'autre qui n'a su le regarder. Un autre anonyme qui s'incarne autant dans la structure close de Ken Park, qu'en dehors du film, à la place du spectateur.

Toute l'adolescence dans le cinéma de Larry Clark est une histoire du regard. Comment il se pose et se repose, construit et anéantit les possibles. Pourtant dans Ken Park, quelque chose gêne, dérange. Pas son auscultation au scalpel et sans appel de l'adolescence, ses questions sans réponse ou son regard sur l'adulte, son obscénité, mais une certaine manière de faire étalage qui rendrait presque claustrophobique la vision du film. La perte d'une ambiguïté, ce qui serait (peut-être) devenu non plus juste un regard mais un regard juste. Pas sur l'adolescence ou sur une société en tant que telle, mais sur une manière de les définir en tant qu'univers et sujet. Ken Park laisse peu de place pour voir ou juger. Il s'impose à nous, il dit beaucoup. Malgré toute sa beauté, la réalité des kids est radicalisée dans un projet formel extrêmement réfléchi. Larry Clark est pleinement conscient de ses moyens, de son objet : il le théorise et l'analyse. Les personnages se transforment parfois en figures, en moyens d'expression sur lesquels se calque la vision de l'auteur. Tous les kids de Ken Park ont et font sens. Ils sont tous devenus acteurs d'une pièce en quelques actes qui semble chasser le naturel des gestes. A sa manière, ce détachement du cadre fait écho à la signature.

Ken Park dit tout ce que représente désormais Larry Clark au cinéma, en photographie ou dans les galeries. Un artiste conscient de ses moyens, de sa matière, plongé totalement dans son univers. L'immersion de la forme dans le sujet donne l'analyse du regard. De fait, on ne s'échappe pas dans Ken Park. L'amour à trois propose l'idée d'une fuite, mais le film est clos, il se boucle malgré ses blancs. Si Ken Park laisse des traces dans notre contemporanéité, si on y trouve des signes, des détails (lieux, vêtements, etc.), il est avant tout intemporel. C'est en quelque sorte une vision définitive. Et ce n'est pas par hasard si les personnages qui ont inspiré le scénario viennent d'une autre époque que le film tente de réactualiser. C'est que pour Larry Clark, il n'est plus tellement question de faire débat, de montrer ses outlaws à l'Amérique, ses marginaux ou plus simplement sa jeunesse, mais de faire un film terminal sur l'adolescence, d'en réaliser le mythe au travers d'une série d'icônes. Ce que tente aussi Larry Clark, c'est l'éventuel dysfonction de l'explication psychanalytique tant prisée en Amérique. Qui tendrait à s'orienter en conséquence vers une interrogation plus politique, reliée au principe de la communauté.

La fonction du groupe a toujours été au centre et dans les contours du cinéma de Larry Clark. Là où tout se joue. Au fond, ce qui travaille le cinéma de Larry Clark se mesure et se fonde entièrement autour de cet axiome. L'économie des adolescents, héritée de leur parents, cherche ses propres traces. Elle rêve d'un improbable inceste des âges qui serait trop conscient du passage de l'adulte ; elle fantasme un autre modèle qui prendrait sa propre image comme symbole et utopie.

L'ouvrage théorique peut gêner. Cette prise en otage d'un spectacle filmé au ralenti peut laisser en suspens une question liée à l'exploitation du ou des sujets. Ken Park est un film qui divise et tranche. Pourtant, dans ses intentions pornographiques ou obscènes il ne dérange plus. Tous les excès ont déjà été filmés, et on pourrait presque dire que notre époque a tout vu.
Ken Park n'est qu'une scène (plurielle), un objet tout en point de suspension et d'interrogation qui s'est retiré du réel dont il se nourrit pour se loger dans l'allégorie. Un film montrant qu'il connaît bien la mort, mais qui sans la nier tend à vivre avec, à ses cotés - le suicide permet de se réapproprier son image, sa liberté d'être et de (non)devenir, comme il veut couper court à la répétition thématique et théorique de Larry Clark. Ken Park est une œuvre qui s'extasie dans la découverte, le passage, et qui ne rêve que de frontière, de courir pour l'éternité sur la limite, alors que lui-même est un aboutissement formel et esthétique. C'est un objet paradoxal, qui voudrait tout dire et montrer, et à la fois ne chercherait à dire qu'il n'y a de beauté que dans ce qui n'est pas clos, ouvert à la vie. C'est une surenchère, un film chargé, surligné, sursigné. Il cherche sa place sur les rails d'une certaine idée moderne de l'art ; à s'intégrer définitivement dans l'économie du cinéma « indépendant » en voulant tenir une place d'Auteur admise et estimé, tout en cherchant à être irrécupérable. Il veut brûler les étapes. Ne plus être reconnu comme objet de qualité, beauté ou de pertinence par le public, mais être reconnu avant même que celui-ci l'ait vu.

Ken Park est un peu prétentieux. Pour Clark ce film semble avoir été conçu comme une « œuvre d'art » ou une « installation », plus que comme un simple film. Clark semble chercher à se hisser dans la cour des grands. A vivre aux côtés de Cassavetes ou Gus Van Sant. Et malgré toutes les richesses de son film, il s'impose comme jamais. C'est un film d'intégration fonctionnant par la désintégration. Il ne s'intègre plus simplement dans un flux mais tend à contrôler le flux. Il construit une sorte d'objet en forme de fable, vaguement deleuzien malgré lui, qui tâtonnerait quelques théories du philosophe dans ses recherches dans L'Anti-OEdipe. Il veut d'une économie et la rejette, se perd dans la fiction du documentaire ou dans le documentaire d'une fiction de façon schizophrène. La contamination est totale et trouble. Elle répond à l'état, au résultat de ces corps d'adolescents en suspens. Toutes les pistes restent ouvertes devant eux, et toutes se ferment lorsqu'ils regardent leur héritage ou qu'il s'impose à eux. En ce sens, les adolescents de Ken Park retrouvent les particules d'un flux historique et social qui nécessairement leur échappe. C'est là la seule réponse possible qu'en dernière analyse il serait envisageable de formuler. Le sens de la vie du passage flou que représente l'adolescence qu'ausculte et vit Larry Clark, s'incarnerait dans un absence de réponse. L'adolescence, la jeunesse, serait le seul pont de la vie schématisée en forme de carrefour. Les Kids sont nulle part, ils n'ont aucune idéologie véritable ou attache ; ils peuvent être n'importe qui ; ils ont le choix ou son illusion (et l'illusion ne s'oppose pas à la réalité), ils sont libres.

Jérôme Dittmar

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