La dernière scène du Ken Park de Larry Clark et Ed Lachman a déjà une réputation sulfureuse avant même la sortie du film en France. Pourtant, il ne s'agit pas tant ici d'érotisme que de résistance. Larry Clark y développe une réflexion sur un thème qui le tarraude depuis des années : la marche vers une société apaisée via la transgression des corps adolescents, qui osent ce que leurs pères n'ont jamais su oser.

Larry Clark, on le sait, a toujours été fasciné par les corps adolescents. Cette fascination s'exprime pleinement dès ses premières photographies et jusque dans son dernier film ; elle est l'une des sources les plus riches et intarissables de son œuvre. Certains l'admirent pour cela, d'autre le contestent. Tulsa, son premier recueil de photos, réunissait déjà des clichés particulièrement crus de corps livrés à la drogue ou à la misère. Ken Park est également parcouru par d'innombrables corps, mais ces derniers, loin d'être passifs et usés, se découvrent être le foyer d'une résistance aussi belle qu'inattendue.

Photographié ou filmé, le corps adolescent tel que Clark le conçoit n'est pas nécessairement un organisme qui change ou grandit. Il est d'une part un résultat (celui d'un milieu) et d'autre part une envie. L'auteur de Kids filme ainsi la tension entre ce dont l'adolescent hérite et ce qu'il désire. Mais dans Ken Park, le désir n'est pas désir de réussite, ni d'échapper à une éventuelle condamnation future (condamnation par l'héritage social) : il est avant tout désir sexuel. Par ce désir (qu'il ne manque pas de satisfaire), l'adolescent transgresse les lois sociales (Shawn couche avec la mère de sa copine), nie la religion de ses parents (Peaches s'apprête à coucher avec son copain quand son père ultra-catholique la prend sur le fait) et explore les limites de son propre plaisir (Tate expérimente l'asphyxie autoérotique). Le sexe devient le prisme sous lequel l'adolescent définit ses rapports avec le monde et avec lui-même. Il est l'unique moyen qui permette de s'écarter des institutions (celles de la famille ou de l'école) et de maximiser son plaisir. Le corps, à travers lui, assume le nihilisme pour poursuivre à tout prix la jouissance.

Ainsi passe-t-on de la logique de consommation à celle - plus politique - de mode de vie. Le sexe n'est plus vécu comme un moment ponctuel où il s'agirait de consommer le corps de l'autre, mais comme un moyen privilégié d'entretenir avec l'autre ce qui semble avoir déserté le reste de la société. C'est peut-être la logique de la scène sur laquelle s'achève le film. Shawn et Claude passent un après-midi ou une journée entière en compagnie de Peaches. Ils se livrent avec elle à quantité de jeux sexuels. Ces jeux sont décrits avec attention par la caméra qui scrute le moindre détail avec un œil bienveillant. Avec cette scène, Larry Clark semble bel et bien revenu aux utopies de la fin des années soixante, lorsque le sexe était avant tout un moyen de lutter contre la guerre et d'affirmer d'une manière forte la nécessité de revenir à des valeurs pacifistes. Les positions, dans cette dernière scène, se suivent harmonieusement sur fond de musique seventies. Il n'est pas nécessaire de dire quoi que ce soit, tant l'image est éloquente : les corps pour la première fois sont apaisés, jouissent puis se reposent et jouissent de nouveau, reposés, profondément conscients d'eux-mêmes - il règne entre eux une tendresse, une volupté qui surgit de nulle part et vient clore le film comme si se tenait sous nos yeux la solution à un problème plus large et plus profond.

Faut-il pour autant conclure que Larry Clark, nostalgique, réinjecte dans son dernier film, ses croyances d'antan ? À vrai dire, le sexe ne peut avoir aujourd'hui la signification qu'il avait à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. À cette époque, que l'on se situe aux Etats-Unis ou en Europe, le sexe était conçu comme un outil d'émancipation politique, un argument à part entière dans le discours militant. Il faut songer à Théorème de Pasolini pour bien mesurer la portée de cet argument et surtout la place qu'on lui conférait dans l'entreprise révolutionnaire. Aujourd'hui, le sexe à beau être au menu de chaque magazine, il n'en est pas moins devenu une affaire privée. Ce que font ces trois kids, ce n'est rien d'autre que recréer modestement les possibilités d'une utopie. Cette dernière n'a plus l'ambition de changer le monde mais aspire au contraire à lui échapper. Elle ignore le langage et fait primer le corps qui retrouve soudainement une présence, une sérénité qu'il n'avait jusque-là jamais eues. Ces corps nus qui se touchent et se regardent, c'est la communauté refondée, la situation minimale à partir de laquelle tout, de nouveau, peut recommencer.

Matthieu Chéreau

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