Au départ prévue pour être collective, cette interview a finalement été préparée avec les deux protagonistes séparement... afin de vérifier si un lien télépathique les unissait vraiment.
- Lire la chronique de l'album "Télépathie"
Flu : Comment pouvez-vous qualifier le public montréalais ? Il s'agit de spécialistes ou bien cette musique réussit à percer chez des amateurs aux sensibilités moins pointues ?
Diane Labrosse : Je trouve qu'il y a présentement un rajeunissement et une ouverture du public au Québec.
Et ceci contribue à la vitalité de la musique actuelle et improvisée ici. Beaucoup de jeunes musiciens curieux et créatifs s'inventent des instruments, se fabriquent des machines et cela favorise le développement de la musique bruitiste et électronique. La musique d'invention !
a_dontigny : Le public Montréalais est comme tous les publics, borné et enthousiaste à la fois. Imprévisible dans ses coups de coeur mais aussi très souvent aiguillé par les médias de masse.
Par contre, c'est surtout que la vie à Montréal est assez différente de partout en Amérique du nord. Il n'y a pas de paranoïa anti-drogue, pas de paranoïa patriotique, il y a peu de violences ethniques, le coût de la vie y est encore plus pas que presque partout au Canada, ce qui explique sûrement pourquoi tant d'artistes américains et canadiens, toutes tendances confondues, s'y retrouvent.
Flu : Votre disque est l'un des nombreux exemples de collaborations et recoupements d'influences qui semblent se multiplier de votre côté de l'Atlantique.
En fait, vu d'ici, la scène montréalaise semble très soudée, comme si il ne s'agissait que d'un seul gigantesque collectif. Personne ne déteste donc personne ?
Diane Labrosse : Elle est bien bonne celle-là ! Oui, effectivement il y a une forte notion de «collectif» mais je pense que c'est le style de musique et le fait que cette musique ne rejoigne quand même pas la majorité des gens qui favorise cela. Cela crée une sorte de confrérie de musiciens et d'auditeurs. D'ailleurs on fonctionne souvent dans une sorte de géométrie variable et d'interchangeabilité !
a_dontigny : Oh, il y a bien toutes les petites chicanes habituelles entre artistes, mais c'est surtout entre producteurs que c'est plus délicat. Les ventes de CD sont globalement basses, les salles de spectacles disponibles pour la nouvelle musique sont peu nombreuses... Même dans les segments plus marginaux de l'industrie, il y a toujours une certaine diplomatie obligatoire, mais dans le cas de No Type, nous avons la chance d'être à la fois sarcastiques et incompris!
Flu : Comment est-ce que vous ressentez, et plus généralement les musiciens "indépendants" canadiens, la proximité géographique avec les Etats-Unis ? Les majors vous semblent-elles avoir une influence importante sur la création musicale ?
Diane Labrosse : Tout d'abord, Les musiciens «canadiens» sont très différents des musiciens québécois. Eh oui! C'est la pure vérité. Les canadiens sont certainement plus proches des Américains because la langue, of course ! - et donc certainement plus influencés par cette culture. Et la musique de création (improvisée ou non) est à des années lumières des majors de tout acabit ! Et c'est bien tant mieux ! Les américains, et les majors influencent les gens qui recherchent le succès, la vente de million de cd, le vedettariat !!! Les musiciens québécois que je connais sont tout à fait affranchis de la culture américaine, ne la recherche pas du tout et même la conteste !
a_dontigny : La proximité et l'influence sont deux problématiques distinctes.
Géographiquement, les villes canadiennes sont assez éloignées l'une de l'autre pour que, dans la plupart des cas, il soit plus simple à un musicien canadien de se produire dans une ville américaine que dans la ville canadienne la plus proche. Un exemple simple serait la scène techno qui s'est constituée dans la ville de Détroit (Michigan) constituée en partie de canadiens de Windsor (Ontario), le plus connu d'entre eux étant Richie "Plastikman" Hawtin.
Pour ce qui est de l'influence des majors, je la discerne surtout dans la production. J'oserais même affirmer que, présentement, les producteurs hip-hop des majors sont une source d'inspiration "technique" très importante. Je pense à Timbaland, par exemple, qui a frappé l'ouïe de tout ceux qui produisent de la musique électronique; il a créé un impact pop très fort avec des moyens techniques accessibles pour beaucoup. J'ajouterais que la scène a été réchauffée par le phénomène du "bootlegging" (ces remix maison non-autorisés) et les travaux d'échantillonnage plus largement diffusés des Kid 606, Akufen...
J'ai personnellement été beaucoup plus influencé par les Marclay, Tétreault, Ground Zero et consorts, mais dans une perspective beaucoup plus large je dirais que le hip-hop est ce qui fait évoluer le plus la production ces temps-ci - un peu comme la vague du heavy rock a fait évoluer l'équipement de studio dans les années 80.
Flu : Aimé, de ton côté, tu participes activement au net-label No Type depuis sa création. Est-ce l'un et l'autre vous pensez que la diffusion gratuite en ligne est une alternative viable à l'omniprésence médiatique de l'industrie du disque ?
Diane Labrosse : Ca peut peut-être faire connaître des musiques qui autrement resteraient dans l'ombre. Mais ça n'enrichit certainement pas les compositeurs et créateurs qui font des disques à leurs frais.
a_dontigny : Hum, j'ai quelques difficultés avec la formulation de la question mais je vais essayer d'être clair.
Je n'ai jamais considéré l'édition en ligne comme une alternative. C'est une forme de diffusion, comme la radio ou les supports physiques. Présentement, internet est légèrement plus accessible que la plupart des supports physiques mais cela peut changer d'ici peu. Je ne serais pas surpris que la diffusion internet soit éventuellement si réglementée (comme la télévision, par exemple) qu'il soit de nouveau plus simple pour les musiciens de publier un CD ou une cassette audio plutôt que d'offrir des fichiers au téléchargement public.
La seule alternative à l'omniprésence médiatique des majors serait d'avoir nous aussi des millions de dollars US à dépenser. Mais c'est impossible. Il coûte plus cher de promouvoir un CD que de le fabriquer. Les publicités dans les journaux sont hors de prix, beaucoup de magazines requièrent l'achat de publicités pour que les albums y soit critiqués, etc. C'est pourquoi les zines, les émissions de radio étudiantes ou communautaires (ou pirates!) mais surtout les concerts et les tournées sont encore les seules façons de rejoindre le public.
Une dernière chose. Je n'ai jamais supporté les fourre-tout de type mp3.com. Je considère personnellement qu'une certaine finalité dans la présentation est une forme de respect envers le public. Nous avons dit de No Type, à sa création en '98, que c'était un "net-label" justement pour souligner qu'on y proposait des "albums", des projets finis (ou, si l'artiste optait une structure mouvante -- par exemple: les "Variants" de Tomas Jirku, où les pièces proposées changeaient de jour en jour -- une assurance de soins dans la réalisation), que l'artiste offrait avec une intention de réalisation égale à celle des productions professionnelles. Nous n'avons jamais dilué nos objectifs artistiques. Et ces objectifs ne sont pas principalement esthétiques mais essentiellement politiques. C'est pourquoi ces multiples genres musicaux cohabitent effrontément sur No Type.
Flu : Je vois sur la pochette de votre disque qu'il a reçu le soutien de la SODEC. Est-ce que les instances culturelles vous paraissent soutenir suffisamment vos recherches ?
Diane Labrosse : La SODEC apporte une «participation» à la mise en marché que nous ne négligeons pas. Il y a aussi les Conseils des Arts du Canada et du Québec qui apportent régulièrement leur soutien à l'enregistrement, à la production et aux tournées. Ceci est pour nous indispensable et permet de tenir le coup !
a_dontigny : C'est l'ensemble de nos productions québécoises (empreintes DIGITALes et No Type réunis) qui ont reçu du soutient de la SODEC. Ce n'est qu'une goutte face aux dépenses de production et de promotion. Les politiques culturelles au Québec ont des objectifs qui peuvent sembler satisfaisants mais leur budget est si anémique... Cela fait plus de 40 ans qu'il a été recommandé de hausser l'aide culturelle pour qu'elle représente 1% du budget global de la province et ce ne fut jamais atteint.
Flu : Pour finir, vous pouvez nous parler de vos projets, à court ou long terme ?
Diane Labrosse : Comme je disais j'ai fait un projet avec ce quintet ad hoc qui a présenté un très bon concert à Victoriaville. Nous espérons remettre ça en Europe en 2004, en France et en Suisse peut-être. Par ailleurs j'ai un duo avec Martin Tétreault (tourne-disques) qui tourne régulièrement. Nous allons au Japon en novembre, en Australie en février. J'ai aussi des concerts avec le trio Les Poules (Joane Hétu, Danielle P. Roger). Nous revenons de la Californie et serons en Espagne le mois prochain. Cette année je veux faire un disque en solo et je suis en train d'écrire la musique pour un quintet autour de la thématique animale.
A long terme, bien vivre avec mon amoureux, bien bouffer avec les amis, faire beaucoup de musique, jouer plus d'accordéon, aller plus souvent à la campagne, boire du bon vins. Bon ça va j'arrête !
a_ dontigny : Je consacre mon temps principalement à trois projets.
Mon duo avec Érick Dorion, morceaux_de_machines. Notre deuxième CD, "Estrapade", sera publié sur No Type en février 04. Nous serons également en spectacle avec Martin Tétreault et Otomo Yoshihide à la fin de ce mois-ci.
Je suis le commissaire d'une petite section de No Type, Sine Fiction. C'est une série d'adaptation musicale de classiques de la science-fiction: http://www.notype.com/sine/
Mais ce qui me procure beaucoup de plaisir depuis cet été est de jouer régulièrement avec le compositeur Paul Dolden. Nous nous réunissons chez moi deux fois par mois pour improviser cordes vs. ordinateur (Paul est un très bon instrumentiste - guitare électrique, violoncelle, violon).
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