Au départ prévue pour être collective, cette interview a finalement été préparée avec les deux protagonistes séparement... afin de vérifier si un lien télépathique les unissait vraiment.
- Lire la chronique de l'album "Télépathie"
Flu : Même si vous vivez tous les deux à Montréal et que vous travaillez chacun dans le même registre de la nouvelle musique électronique, pouvez-vous nous préciser comment s'est passé votre rencontre et ce qui vous a amené à décider de ce concert en duo ?
Diane Labrosse : Aimé m'a proposé de jouer avec lui et même si je ne connaissais pas beaucoup son travail, l'idée m'a plue immédiatement. J'aime beaucoup jouer avec de nouvelles personnes et surtout dans une rencontre autour de l'improvisation. Alors, en fait, notre rencontre la vraie s'est passée sur la scène de la Casa del Popolo.
a_dontigny : J'avais le désir d'improviser avec Diane depuis 1998. À l'époque je n'étais pas à Montréal mais à Québec. Depuis 1995, j'animais avec Érick Dorion une émission de radio hebdomadaire, consacrée à la superposition de tout ce qui nous tombait sous la main - de Coltrane à Autechre - ce qui était alors Napalm Jazz dans sa version primitive.
Diane travaillait alors avec Michel F. Côté sur un projet du metteur en scène Robert Lepage (dont les bureaux et les studios sont basés à Québec) mais une première tentative d'improviser en direct à la radio ne s'est pas concrétisée.
En 2000, j'ai déménagé vers Montréal et, peu de temps après, j'ai commencé à travailler pour les deux piliers de la nouvelle musique au Québec, empreintes DIGITALes (musique acousmatique) et Ambiances Magnétiques (musique actuelle).
Après plusieurs concerts et parutions sur No Type, me sentant plus en confiance, j'ai tout simplement noté le numéro de téléphone et appelé Diane. Elle a un horaire assez chargé mais nous nous sommes entendus sur un soir disponible à la Casa del Popolo.
J'étais très enthousiaste !
Flu : Vous êtes tous deux attirés par l'improvisation, de manière plus ou moins cadrée. Dans quel mesure avez-vous préparé ensemble ce concert ?
Diane Labrosse : De façon très spontanée. Ni un ni l'autre n'a proposé de se voir à l'avance et d'élaborer des cadres ou de structurer la soirée. Personnellement, je me méfie des soirées structurées mais pas vraiment répétées. Souvent ça agit comme un carcan.
a_dontigny : 3 minutes avant de monter sur scène, nous nous sommes demandés comment débuter le concert et elle m'a simplement dit: "commence, toi." Nous avions fait nos soundchecks séparément parce que nous ne finissions pas de travailler à la même heure (c'était un jeudi soir, je crois). Nous avions parlé un peu avant le concert, mais de Martin Tétreault.
Tout ça pour souligner que cet enregistrement est le résultat le plus près possible d'une improvisation totale.
Flu : Le résultat esthétique de "télépathie" est beaucoup plus "calme" que la plupart de vos travaux respectifs en solo. A quel moment de votre travail le choix de cette sensibilité moins bruitiste s'est-il imposé ?
Diane Labrosse : Ca devait appartenir à une belle soirée d'avril. Avec une petite brise printanière. Ou bien on s'était tous les deux défoncés musicalement et décibellement ailleurs et on avait envie de calme ce soir là.
a_dontigny : Le résultat est tel, non pas parce que c'est une décision préméditée, non pas parce qu'il y avait un quelconque concept directeur, mais bien parce que Diane (tel qu'elle est) et moi (tel que je suis) ressentions ce présent-là de cette manière. Nous avons a posteriori nommé cette rencontre "Télépathie" justement pour souligner à quel point nous étions nous-même surpris par la cohésion et l'équilibre de l'ensemble, tout comme de l'étendue de nos affinités.
Flu : Avec quel type de matériel travaillez-vous en concert ?
Diane Labrosse : J'utilise simplement un échantillonneur et je travaille le bruitisme et les effets.
a_dontigny : C'est toujours en rapport direct avec le projet. Avec Érick Dorion (morceaux_de_machines) c'est toujours le plus "cru" possible - ordinateurs, oscillateurs, feedbacks, lecteurs CD.
Pour Napalm Jazz (avec Érick et le saxophoniste Philémon et presque toujours un invité différent) c'est une tendance plus "analogique" - tables-tournantes, synthétiseur pour enfant, vieux effets de guitare électrique.
Pour ce concert avec Diane - et aussi à MUTEK en mai dernier - j'ai utilisé mon gros IBM beige, le shareware Audiomulch et les freeware de IXI.
Je n'ai jamais été tenté par les "grosses pointures" (du type Max/Msp). Ma musique ne dépend pas des plugins que j'utilise mais de ma capacité de tirer la plus large palette sonore possible d'une instrumentation adaptée à la situation. Que ce soit un lecteur CD branché dans une distorsion de guitare, un lecteur de cassette et un vieux synthétiseur, le studio de ma radio communautaire ou un micro dans ma bouche. C'est le compositeur/l'interprète qui doit performer, pas l'algorithme.
Flu : Est-ce que pour un concert de ce type, au-delà de la qualité du matériel de diffusion et de ce que l'on peut entendre sur le disque, vous avez travaillé sur la spatialisation de vos compositions ? Si non, est-ce que ce type de recherche vous intéresse ?
Diane Labrosse : Je pense que nous travaillons tous les 2 beaucoup sur la spatialisation «live». Donc, sans concertation, il peut arriver beaucoup de choses surprenantes, complémentaires comme en opposition. J'aime beaucoup ce que la spatialisation permet. J'ai d'ailleurs fait un projet avec 3 confrères français (Xavier Charles, Jean-Christophe Camps et Carole Rieussec) et mon collaborateur de longue date (Martin Tétreault) au festival de Victoriaville en mai dernier. Une installation sonore de 10 hauts-parleurs en pourtour de salle avec musiciens au centre et public entre les musiciens et les hauts-parleurs. Ça donnait des résultats étonnants.
a_dontigny : Dans le cas de Télépathie, non. Mais cette recherche m'intéresse:
En plus du récent enthousiasme pour le Montréal-electronica (MUTEK, Montreal Electronic Groove, l'arrivée des bureaux nord-américains de Ninja Tune et de Force Inc.), la tradition de musique-concrète est, depuis les années 80, très vivante à Montréal avec les Dhomont, Normandeau et Daoust qui enseignent et produisent des concerts. Il y a trois importantes institutions électroacoustiques basées à Montréal: l'Association pour la Création et la Recherche Électroacoustique du Québec (ACREQ) qui organise le festival ELEKTRA, l'étiquette de disque empreintes DIGITALes et la société de concert Réseaux.
Réseaux organise des concerts acousmatiques depuis 10 ans, les "Rien à voir". Depuis plusieurs années, il y a deux séries de concerts par saison, avec tous les visiteurs de marque que cela implique (Parmegiani, Smalley, Oswald, Parmerud, Harrison, Bayle). Depuis décembre 2001, No Type organise une partie des événements Rien à voir, particulièrement une série de concerts "off" qui donnent aux jeunes compositeurs d'electronica, de bruitisme et d'improvisation la chance de diffuser leurs compositions sur acousmonium.
Flu : Pour nos lecteurs, majoritairement français, vous pouvez nous parler de la Casa del Popolo, le lieu d'enregistrement de ce concert ? Il accueille souvent ce type de performance ?
a_dontigny : Oui, beaucoup!
À la fois restaurant végétarien, petite salle de concert et bar, la Casa del Popolo a été fondée en 2000 par Mauro Pezzente (du groupe Godspeed You! Black Emperor) et sa partenaire Kiva Stimac. Dès sa création, il était clair que la Casa servirait de podium pour les scènes alternatives les moins bien représentées de Montréal (spoken word, folk-post-rock, free-jazz, etc). La Casa devint rapidement le plus important nexus de toutes les musiques marginales de la ville, avec un festival international annuel maintenant dans sa deuxième année (Suoni Per Il Popolo - pour lequel beaucoup de musiciens de free se déplacent; on y a vu Peter Brotzmann, Evan Parker, William Parker, les soeurs Zeena et Andrea Parkins, Gerry Hemingway et tant d'autres!).
Diane Labrosse : La Casa del Popolo est un lieu très particulier qui a vraiment redonné une vie aux musiques actuelle et improvisée à Montréal. Je l'explique du fait qu'il y ait des concerts à tous les soirs, et qu'il y ait aussi une grande variété de genres musicaux et de musiciens(nes); en plus, les prix d'entrées sont raisonnables. Bien que ce soit petit comme place, on y voit même des artistes internationaux de passage à Montréal.
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