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La Comédie de l'innocence

Critique

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Magie de l'image

Camille (Nils Hugon), un petit garçon de neuf ans, vit dans une grande maison à Paris, près du champ de Mars. Le jour de son anniversaire, il taquine ses parents par une attitude étrange, des réflexions sur l'âge, sur sa naissance. Jusqu'au moment où il demande à sa mère, Ariane (Isabelle Huppert), où elle était, elle, le jour de sa naissance, à lui.

Nous suivrons le fantasque enfant. Ce faisant, c'est du réalisateur même, projeté dans la fiction à travers son personnage, dont nous ne pourrons plus nous passer. Car Camille ne se sépare pas d'une petite caméra dont les images, D.V., s'ajoutent à celles, 35mm, du film. Il a ce pouvoir d'enregistrer ce qu'il voit et, grâce à l'écran mobile de son appareil, de voir tout en étant caché. Pouvoir immense, en vérité, d'intervenir dans l'action, sur la forme de la narration qui cesse alors de le prendre, de l'inventer totalement. Pouvoir, enfin, qui le met dans une situation hybride, au croisement de celles du réalisateur qui fait le film, du spectateur qui l'interprète, et des personnages qui le jouent.

Le conte fantastique de Raoul Ruiz s'appuie sur l'hypothèse d'une "magie" de l'image pour faire irruption dans l'intrigue et bientôt la submerger tout à fait. Camille, initié, apparaissant, disparaissant à volonté, tient le rôle du passeur. Après avoir suivi pour la première fois, avec Ariane, le petit garçon chez sa "vraie maman", Isabella (Jeanne Balibar), le doute est lancé, les amarres larguées : Qui sont-ils, elles, ces personnages ? Comment les prendre ? Quel est le lien qui les unit ? Tout un combat s'engage alors entre le rêve et la raison. Il oppose d'une part la famille, la science, avec le personnage du médecin, Serge (Charles Berling), frère et accoucheur d'Ariane, et même le spectateur, dont la sensibilité s'insurge à l'idée que le lien filial puisse s'évanouir aussi facilement, presque arbitrairement. D'autre part le jeu, la logique poétique des rencontres secrètes, du hasard et de la chance. Ce qui est véritablement réjouissant et réussi dans cette Comédie de l'innocence, c'est que la raison, que Ruiz prend au piège sur le terrain du rêve, apparaît désarmée, tous ses arguments à la dérive.

Sur le ton de ces comptines inquiétantes dont les sorcières, dans nos rêves, ont le secret, La comédie de l'innocence invente à nouveau la musique des sirènes. Une musique trouble, interprétée en duo par Ariane et Isabella, qui trouvent l'une dans l'autre, dans le double, l'étrangère, l'intime et mortelle ennemie qu'elles deviennent l'une pour l'autre, la note irrésistible de leur chant. Le film, tout entier engagé dans le balancement du cœur d'un enfant, qui fait mine, tout à coup, de pouvoir choisir sa mère, passe leurs charmes par le prisme de son innocence réelle. Et il s'en trouve décuplé. En effet, que la situation qu'il met en place soit cruelle, cela ne permet pas cependant qu'on fasse de Camille un Machiavel. Il est important que l'enfant reste cette plage ultra sensible et presque blanche, de l'innocence, car son jeu, ainsi, échappe à la morale. Dès lors, nous y échappons, nous aussi, pour êtres mieux livrés au plaisir délicat du toucher de ce cinéaste qui capte, à leur quintessence sensible, la séduction de deux femmes aux prises avec l'amour maternel.

La Comédie de l'innocence
de Raoul Ruiz, avec Isabelle Huppert, Jeanne Balibar, Charles Berling.
France - 2000 - 1h 35mn
Sortie : 28 février 2001

Hélène Raymond