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Code Inconnu ou la machine infernale vue par Michael Haneke.
La méthode de Michael Haneke est bien sûr différente. Il conserve néanmoins, dans son approche, une dimension analytique. Pour lui, le spectateur est un objet d'étude dont les sens et l'intellect vont se modifier au contact du film. Le temps de la séance se confond avec celui d'une expérience inter - et intra -individuelle dans lequel le spectateur est à la fois l'analysé et l'analysant. Il lui donne une liberté qui lui permet de garder son statut de citoyen responsable pour ne pas être réduit à l'échelle d'un rat de labo.
Dans son précédent opus, Funny games, Haneke nous plaçait au centre de sa réflexion. Le film lui-même consistait en une succession de situations archétypales auxquelles le spectateur était sommé de réagir, l'apathie étant elle-même notée comme absence significative de réaction. Les violences physiques et morales y atteignaient un seuil, un point ultime au-delà duquel le spectateur savait qu'il lui en coûterait de rester dans la salle. De constants processus de mise en abîme inscrivaient son regard dans une distance réflexive qui lui offrait la possibilité de faire retour sur tout ce qu'il pensait et ressentait. Le film l'interpellait implicitement. Cela aboutissait à un phénomène paradoxal, l'œuvre elle-même incitant à sortir de la salle, à ne pas être vue, au risque, pour celui qui restait, de perdre, peut-être, un peu plus de son humanité. Cette logique vertigineuse, Haneke la poursuit avec Code inconnu. On y perçoit une atténuation du ton péremptoire et moralisateur qui pouvait auparavant lui nuire. Moins radical, il n'en conserve pas moins une froideur d'analyste.
Code inconnu pourrait être résumé à une étude balistique. Il s'y produit une explosion dont une partie des retombés et des débris est recueillie pour être étudiée. Ainsi, au début, nous assistons à une longue déflagration, à un chassé-croisé de personnages enregistré par un travelling en plan-séquence qui sillonne une rue de Paris de gauche à droite puis de droite à gauche. Le geste de l'un d'entre eux, humiliant pour une mendiante qui se trouvait là par hasard, aboutit à une rixe rapidement circonscrite par la police. Les protagonistes anonymes, une comédienne, son jeune frère, un français d'origine africaine et une immigrée clandestine yougoslave, se séparent ensuite pour vivre chacun de son côté.
Haneke les suit, en fixant certains moments de leurs existences dans des blocs de temps isolés les uns des autres. Entre ces instants assimilables à des résidus d'obus, se glissent des ellipses, des gouffres que la raison ne peut toujours combler, les histoires conservant ainsi leurs secrets et leurs incertitudes. Face à elles, le spectateur peut soit sombrer dans l'ennui et l'indifférence, soit passer outre cette distance froide et intellectuelle et tenter de comprendre les règles du jeu. Et il accepte de fait de participer à l'expérience.
Chaque plan de ce film est une association de facteurs, comme une situation de laboratoire est l'addition rigoureuse de caractères choisis avec soin. D'une scène à l'autre, Haneke module leur occurrence. Il ajoute ou retranche, assemble ou sépare. Prenons un exemple en trois temps. Premier temps, un homme répare avec concentration un appareil photo pendant que sa radio diffuse des informations internationales ; le spectateur pointe alors son attention à la fois vers ces dernières et vers les gestes de l'homme, l'ouïe et la vue se brouillant mutuellement. Dans un deuxième temps, une femme repasse en regardant et en écoutant la télévision, lorsque soudain, d'un appartement voisin, des pleurs d'enfant se font entendre; pour le spectateur, ils font écran. Ils viennent recouvrir toutes les autres données perceptives, son entendement se portant vers un détail précis en occultant le reste de l'environnement. Et dans un troisième et dernier temps, seules apparaissent à l'écran des images d'information télévisée; l'attention est alors univoque.
Durant ces trois étapes cloisonnées et indépendantes l'une de l'autre, notre perception aura été ainsi manipulée de manière quasi-scientifique. Certes cela pourrait paraître abscons ou inutile. Mais pour Haneke, cela constitue un outil de réflexion sur le rapport de l'homme à l'émotion et à la représentation de celle-ci. Sa démarche est politique. Il veut poser des questions, et donc comprendre, pour permettre aux citoyens que nous sommes de sortir de leur condition d'esclaves de l'image.
Code inconnu est moins une forme romanesque qu'une machine à stimulations, un lieu où nous sommes invités à observer de loin nos affects. Le principe n'est évidemment pas accueillant, et ne cherche pas à l'être. Seules la rigueur et l'honnêteté comptent. Il en va de l'intégrité de l'expérience. En tant que spectateur, on peut s'y refuser. Nulle obligation dans ce jeu. Sachez néanmoins que celui qui accepte d'en suivre les règles aura sa récompense. Il verra en conclusion le triomphe de l'art. Un certain optimisme y laisse entendre que l'empire de la glaciation qui tend à figer les rapports humains contemporains ne serait pas une fatalité.
Un final réunificateur clôt l'œuvre. Les scènes qui jusqu'alors s'étaient succédées dans l'isolement et l'imperméabilité sont maintenant liées par une musique de tambours qui indiquent leur simultanéité. Elle les synchronise pour la première et dernière fois. En cet unique moment, elle laisse l'émotion exister par des moyens purement cinématographiques, de façon unidimensionnelle et non réflexive. Avec elle, Michael Haneke semble suggérer une possible capacité de l'art et de la création à ressouder un monde, le nôtre, qui aurait été contaminé par la fragmentation. Que ce réassemblage se fasse par des tams-tams n'est pas le moindre des paradoxes en cette ère de haute technologie.
Code Inconnu
Réal. & scén.: Michael Haneke
Avec : Juliette Binoche, Thierry Neuvic, Sepp Bierbichler, Alexandre Hamidi.
France-Allemagne, 2000, 1h57
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