Professeur de Linguistique au Massachusetts Institute of Technology, l'auteur sait qu'il faut choisir ses mots avant de parler et nous propose plusieurs définitions, toutes plus ou moins concordantes et précises, tirées de textes officiels, dont le Code officiel des Etats-Unis où il est écrit qu'un « acte de terrorisme » est une action qui : « (A) implique un acte violent , ou dangereux pour la vie humaine, qui est une violation des lois pénales des Etats-Unis ou de tout Etat, ou qui serait une violation criminelle s'il était commis sous la juridiction des Etats-Unis ou de tout Etat ; et (B) semble conçue en vue (I) d'intimider ou de contraindre une population civile ; (II) d'influencer la politique d'un gouvernement par l'intimidation ou la coercition ; ou (III) d'affecter la conduite d'un gouvernement par l'assassinat ou le kidnapping » (p. 250). On le voit, des nationalistes corses aux kamikazes du Hamas, tout le monde s'y retrouve. Tout le monde ? Cette définition ouvre une brèche dans laquelle peu, dans la presse institutionnelle ou « éclairée » - pour reprendre une expression de Chomsky -, veulent bien s'engager. Il n'est pas besoin d'être faible et isolé pour préférer « la terreur » au « débat démocratique », celle-ci étant le seul moyen pour les minorités - c'est ainsi qu'on l'entend lorsqu'on parle « d'arme des faibles » - de se faire reconnaître. Il n'est pas besoin d'être « irresponsable », « désespéré », « inconscient », pour troubler l'ordre public et déchiqueter ses semblables ; l'état peut le faire et il s'en est chargé plus qu'à son tour.
Les Etats-Unis, Israël, et d'autres états, sans doute, ont pratiqué le terrorisme. Il y a le « terrorisme de détail », celui des petits, dont on parle abondamment, et le « terrorisme de gros », celui des états, qu'on passe en général sous silence. C'est ce qu'il y a de plus caractéristique dans ce second terrorisme, le silence des médias et des intellectuels. Ce qui intéresse Chomsky dans Pirates et empereurs - Le terrorisme international dans le monde contemporain, ce n'est pas seulement le terrorisme d'état, c'est aussi le soutien qu'il reçoit de la part des élites - et donc du peuple informé par ces élites, éventuellement. Les sept articles ou essais regroupés, écrits de 1986 à 2001, retracent vingt ans - et même plus, l'auteur remontant parfois jusqu'aux années cinquante - de la « lutte contre le terrorisme » menée par les Etats-Unis et initiée par l'administration Reagan. Contrairement à ce que les américains, qui se prennent pour le nombril du monde, et la presse occidentale veulent bien croire et ne cessent de répéter, rien n'a vraiment changé et tout est comme avant. L'après 11 septembre, comme l'avant, est marqué par les mêmes positions, la même ambition, les mêmes tactiques pas fines… les mêmes à cette nuance près qu'elles ont été renforcées. Ainsi, le concept de « guerre préventive », que l'on croyait inventé pour les besoins de la cause irakienne, était déjà là, en germe, il y a vingt ans, lorsque Reagan fit bombarder la Libye et Israël envahir le Sud-Liban : on appelait ça des « attaques préventives ». L'idée reste la même, frapper avant qu'on ne le fasse, et, pour que cela soit plus spectaculaire, sans prendre aux plus faibles : la Lybie, en tant puissance militaire, ne valait rien - comme l'Irak aujourd'hui. Ici la puissance même des états est consubstantielle à leur terrorisme.
Les actes auxquels se sont livrés les Etats-Unis et Israël, un de ses états-clients, ne sont la plupart du temps qualifiés de terroristes que par défaut. En effet, certains parmi eux, du point de vue de L'ONU, seraient purement et simplement des « agressions », crimes autrement plus graves selon le droit international, si les Etats-Unis lors des résolutions statuant sur leur sort n'avaient posé leur veto. C'est ainsi ; et pour leur accorder le bénéfice du doute, Chomsky « concède » le terme de « terrorisme » à des agissements dont les morts, contrairement à ceux de Khadafi ou du Hamas, se comptent par milliers et non par dizaines - ce qui n'excuse en rien ces deux derniers : Nicaragua, Salvador, Chili, Guatemala, Sud-Liban, les palestiniens… Le seul tort, pour certains de ces peuples, a été de vouloir disposer d'eux-mêmes et des ressources de leur pays, d'avoir créé des réseaux d'entraide et autres organisations « terroristes ». Dans tous les cas, ce sont les civils, seuls, qui ont trinqué. L'auteur, avec une précision maniaque, a fait les comptes. C'est un ouvrage qui ne comporte, sans doute, que deux ou trois idées directrices, mais il montre, démonte, et fait montre de beaucoup de rigueur dans leur illustration : nous croulons sous les faits, les dates, les citations et les références. Curieux, aussi soucieux d'instruire que de faire valoir sa thèse, il navigue entre le passé et le présent, la chronique et l'histoire, met les événements en perspective et montre la cohérence, sur le long terme, d'un système « diplomatique ».
Aujourd'hui comme hier, les Etats-Unis masquent leur volonté de puissance, ou leur simple pragmatisme, sous les draps immaculés de la démocratie. Hier le péril soviétique, aujourd'hui la fièvre islamiste. On en vient à se demander si le plus « terrifiant », parfois, au-delà des glorieux faits d'armes des « boys » ou de leurs mercenaires, ce n'est pas le soutien lâche et servile, aveugle pourrait-on dire, que les médias y apportent. Chomsky ne cite, pratiquement, que des journaux américains ou israéliens. Certains éditorialistes ou chroniqueurs se pâment devant la puissance virile du cow-boy Reagan, d'autres justifient les massacres et les mettent en balance avec la démocratie, les derniers se taisent ou se contentent d'entrefilets, minimisant les crimes américains et bondissant d'indignation dès qu'une voiture piégée, au même moment, explose au Liban. Dans tous les cas, le terroriste c'est l'autre, celui d'en face : l'arabe fanatique, le sud-américain marxiste, le tiers-monde armé par les soviétiques. Etant reçu, une fois pour toutes, que « les Etats-Unis défendent la démocratie », on se doute que le débat est un peu difficile : ce que relève Chomsky, ce sont les mécanismes qui réduisent ce débat, le recadrent avec des présupposés qui ne souffrent aucune remise en cause, sous peine de paraître « irresponsable » - comme celui que nous venons de citer. Et les mots, les mots seuls, astucieusement ou inconsciemment employés par les directeurs d'opinion - journalistes, politiciens -, encadrent le débat : ainsi, est dit « modéré » celui qui suit la ligne des Etats-Unis, et « radical » celui qui la rejette. Qui ne voudrait être « modéré », ou « radical » ? Quand les problèmes sont posés en ces termes, on a vite fait de dresser deux camps.
Noam Chomsky : Pirates et Empereurs,
le terrorisme international dans le monde actuel
Traduit de l'anglais par Jean-Paul Mourlon
Septembre 2003
362 pages. 20 euros.
[Illustration : Noam Chomsky, photo DR]
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